
Sous le grésil corrézien, nous partons, mon comparse photographe (David) et moi pour une première journée « abysstral » ; plongée dans l’ultime rendez-vous social des corps en apnée – peut-être vieillissants, sûrement cachés aux yeux du libéralisme galopant ; dernier séjour rabelaisien ou partage du vide aux airs de dégâts collatéraux… Quand la ville grossit, le bistrot de campagne rouille-t-il ?
Chez Maryse, Monceaux-sur-Dordogne, tôt le matin
Avec le label « bistrot de pays » qui s’étale sur sa devanture, la Dordogne qui coule paisiblement en face, de l’autre côté de la route – la plus touristique de notre périple – et sa patronne, Maryse donc, qui nous dévoile jusqu’à l’histoire du « désossement » du pont voisin (dont elle conserve l’un des pavés marqué par les chenilles de chars qui le traversèrent naguère), avec sa micro-épicerie de « la dernière chance », ce bistrot se révèle vivant – lsurvivant parmi ses congénères – et profitant encore des ouvriers matinaux, derniers remparts à l’abandon général qui a jeté son dévolu sur les camarades moins biens armés du département. Ici, on est derrière le comptoir, de grand-mère et mère en fille depuis 1937, sans trop s’attarder sur l’ « après » Maryse. Ici les tasses à café sont dépareillées mais l’humeur semble égale et comme nous pouvons y trouver la Trousse corrézienne, nous sommes forcément dans un lieu d’avenir !
Chez Kiki, Saint-Martin-la-Méanne, toujours un peu tôt
La structure métallique de l’avancée est verte, nous entrons dans… un vivarium. Des plantes partout dont « l’inconnue géante » ! Quelques tables en formica. Le patron assis devant l’une d’elles. La salle du comptoir est éteinte ; elle se rallume, le temps pour sa femme, de nous servir deux cafés. Une ancienne salle de restauration derrière, avec un comptoir en bois, une collection de maillots en vitrine (foot, rugby, cyclisme…) : les traces inertes d’une vie passée. Ils sont à la retraite et ce bar est dorénavant leur salon… « Le village se vide et seul quelques amis passent maintenant par ici ». Nous entrons dans le monde finissant des bistrots de – petits – villages.
Les Ramandes, Marcillac-la-Croisille, à l’heure de l’apéro
La devanture est en bois, ancienne ; la maison en pierre qui respire l’authenticité. Si les services sont multiples – la distribution de cartes de pêche se fait au comptoir, la restauration dans la salle sur le côté – l’authenticité extérieure ne se retrouve pourtant pas à l’intérieur. Si ce bistrot a le mérite d’exister, c’est en complément du voisin, chez Françou, que nous n’aurons pas le temps de visiter.
Encore peu de monde pour une fin de matinée mais finalement bien plus que dans la suite de nos voyages de grandes solitudes…
Gouttenègre, Champagnac-la-Prune, pour le repas
Depuis 1899, cette même famille se partage l’épicerie – petite – , le bar – un peu triste et sombre – et enfin, le restaurant au repas unique et ouvrier. Si le lieu respire encore, il semble ponctionner son air dans quelques bouteilles d’oxygène à moitié déjà vidées. Et ce n’est pas dans l’aigreur du vin cinq étoiles que nous trouverons plus de vie ; à peine peut-on deviner le sourire manquant sur le visage impassible de la maîtresse des lieux – certainement intimidée… certainement ! Et dire que le nom affiché sur la façade de la maison est « Jean Pranchère »…
Hôtel des touristes, Saint-Bonnet-Elvert, pour le café
C’est beau Saint-Bonnet-Elvert. Quelques 200 habitants qui peuvent se retrouver à l’Hôtel des touristes pour siroter un alcool (avec modération bien sûr) ou un sirop (avec modération aussi, je vous le conseille…) dans un festival de bonne humeur. Une fois les yeux rassasiés par la vue des fleurs de la façade (grise la façade, très grise même !), vous pourrez entrez dans… le salon de la tenancière. Il y a bien un comptoir et deux ou trois tables, des plantes encore, et des photos de famille. Nous sommes presque gênés d’entrer ; conscients de l’abandon par Bacchus de ce lieu chargé d’une histoire plus luxuriante à l’évidence que l’instantané du moment. Là aussi, l’œuvre a fait son temps (ou l’inverse)… Là aussi, le silence a remplacé les effervescences antérieures, encore présentes pourtant dans le fatras poussiéreux des étagères, parmi les coupes des clubs aujourd’hui disparus. Là aussi la vie s’échappe par troupeaux urbains.
Chez Michael et Sytze, l’Auberge de Forgès, pour un perrier… en boite
Bord de route d’un village entaillé, creusé, limé ; sillon indélébile qui éventre en son centre la scène qui nous intéresse. Parce que se trouve ici une auberge avec son bistrot ? Son bar ? Une brocante improvisée sans la saveur du café d’antan ni la sémillante proposition d’un bar alternatif. Un Anglais et un Hollandais sont dans une auberge, la Trousse corrézienne entre alors, que se passe-t-il ? Ils s’en vont nonchalamment vaquer à leurs occupations hôtelières, nous laissant coi face à la canette en métal.
Chez Yvette, Chameyrat, pour l’accueil (voir page suivante)
Le Commerce, Neuville, pour la vodka en fin de journée
Svetlana nous accueille dans… son salon elle aussi ? Un comptoir, un vrai ! Quand même ! Une pièce à côté, ouverte sur la salle du bar, avec une table comme chez mamie (comme chez toutes les mamies !), sur laquelle trône une photo en noir et blanc… d’elle même, plus jeune, dans une tenue militaire de l’armée Russe… Sous Poutine ! Parce qu’elle est Russe Svetlana et qu’elle ne parle quasiment pas Français, pas plus que son mari ! Elle est courageuse Svetlana de venir tenir un café-restaurant dans ce village de 200 âmes. La langue est multiple : du Russe, de l’Anglais, du Hollandais et un peu de français ; le mélange devient compréhensible et lorsque le débat s’oriente sur les meilleurs Vodka, alors la langue se fluidifie et devient palpable. La langue est vivante mais le voisin n’entre pas dans l’instant pourtant propice. L’apéro est bel et bien mort !
Deuxième demi-journée
C’est à Vigeois que nous reprenons notre étude sociolo… Euh notre tournée de bistrots. Changement de photographe, c’est Philippe qui s’y colle. Aux majoritairement vides villages végétatifs du jour d’avant, de moins vieillissants et plus vivants cafés s’interposeront-ils ?
Le Vieux Pont, Vigeois, patron un café !
Un café de – un peu – plus gros village et il y a – un peu – plus de monde ! Serge nous dit tout. Il parle de son bar, de son choix, de son œuvre, des difficultés (ils ont tous les mêmes les commerçants). Son café, plutôt central dans Vigeois est classique mais efficace. On ne ressent peut-être pas encore tout à fait ce que pouvait être un tel lieu il y a des décennies ; les gens sont là, mais chacun le nez dans son café. On vient ici pour boire un coup, pour démarrer ou terminer sa journée, mais y vient-on encore pour la partager ? Pour se voir ? Se donne-t-on encore rendez-vous au bistrot ? À Vigeois, reste ce lieu qui, peut-être, répond en partie au besoin de société, de socialisation, d’humanité que l’on partage avec l’autre… Reste ici que Serge, le patron, derrière son comptoir, donne une impulsion à son café ! Mais bientôt nous continuons notre tournée…
Chez Colette, Saint-Pardoux-Corbier, rapide
Il est bien rangé ce bistrot. Il ne semble pas abandonné aux mains de quelques fantômes du passé… Elle le fait donc vivre aussi ce lieu. Vraiment ? Nous n’en saurons pas vraiment plus : refus de photos (d’elle mais aussi de l’intérieur du café), réquisitoire contre ces « villageois qui pleurent la mort des villages mais ne viennent pas ici. »… Il est beau son bar, mais l’accueil est-il à la hauteur ?
Bistrot Le Vendonnais, Saint-Julien-le-Vendômois, pour rêver d’un café associatif (voir page suivante)
Chez Denise, Uzerche, pour bien manger
Déjeuner dans ce restaurant plein, bruyant (vivant, ça nous change!), ouvrier et pas que. C’est bon et Denise, elle est chouette !
Notre deuxième – toujours bruineuse – journée s’achève dans la tristesse d’un bar-restaurant dont nous tairons le nom, résumant ainsi le ressenti global. Les fins de parcours se lisent dans presque chaque lieu visité. Les villages sont mort avec leurs bistrots, à moins que ce ne soit l’inverse ? Les plus jeunes responsables de ces endroits n’étant pas forcément les plus enclins à réinventer le « bistrot de village ». Quelques belles rencontres (voir page suivante) ont jalonné notre voyage, mais souvent dans la douleur des fins d’histoire. Allez-y, allez commander votre café là-bas ou votre apéro, ces personnes sont toujours là, 7 jours sur 7 !









