
Voilà ce qu’on exigeait de la monnaie lorsqu’elle était encore faite des minerais précieux : or, argent et bronze. A partir des années 20, le franc est frappé dans l’aluminium, puis dans le nickel. Après 700 ans d’existence, il disparaît en 2002 au profit de l’euro, la nouvelle unité européenne de compte, faite de pièces de cupro-nickel, de laiton nickel, d’or nordique et d’acier cuivré. Peut-importe, vous l’avez compris. Cette rapide évolution est rendue possible parce que nous sommes dans l’ère de la monnaie fiduciaire, un mot qui veut dire confiance !… Parlons-en.
Il est donc un fait : la monnaie ne sonnent plus comme dans La folie des grandeurs, et le trébuchet n’a plus court pour mesurer précisément si la pièce utilisée a bien la valeur en poids de métal précieux qu’elle indique. Nous avons confiance. Nous croyons à la valeur inscrite sur le billet, sur la pièce et, mieux encore, sur le bout de papier griffonné appelé chèque. Ce dernier mode de payement constitue avec la carte bleue et le virement, la monnaie scripturale (qui signifie « écrite » en latin). Celle-ci constitue à l’heure actuelle la majeure partie des échanges financiers dans le monde.
Le paradoxe de la monnaie moderne est d’être une unité de mesure variable en fonction des échanges économiques et des décisions politiques. La valeur des devises n’est plus adossée aux réserves en or des pays. L’équilibre est donc basé sur la confiance. Le problème, comme l’indique Bernard Lietaer1, est que nous sommes assis sur une tonne de dette au milieu d’un casino géant ! Et le réel n’y a plus vraiment court en la matière : 97% des échanges monétaires concernent la spéculation financière et 3% seulement servent les échanges de produits ou de services. Alors, la confiance, oui, mais la confiance en quoi ?
Là est toute la question. Que la dématérialisation de la monnaie entraîne une dématérialisation de sa valeur, ça se comprend et ça va de soi. Mais il semblerait que la dématérialisation de la monnaie a entraînée aussi la perte intrinsèque de sa valeur. Les temps modernes ont inventé un argent sans odeur2, distant et apolitique. L’euro en est l’exemple. Comme en réaction et de manière concomitante, des monnaies locales ont vu le jour un peu partout sur le territoire européen. Elles remettent sur le tapis du casino mondial l’expression économique des valeurs. Il s’agit souvent, à minima, du développement local des services et de la production, et aussi, parfois, du respect de l’environnement.
La monnaie complémentaire, comme elle est aussi nommée, renoue donc quelque part avec le sonnant et le trébuchant. Sauf qu’il ne s’agit pas ici du réel d’une valeur minérale mais du réel d’une valeur culturelle. Nommons la ainsi puisqu’il s’agit de recréer de l’échange local et donc du lien à autrui. Et elle a le vent en poupe un peu partout en Europe : le Bristol pound dans la ville du même nom, le Res à Bruxelles, le Sardex en Sardaigne… En France, il y en a actuellement une trentaine en fonctionnement et le même nombre en préparation. Certaines sont même exclusivement électroniques, comme à Nantes, la bien nommée, Sonnante…
1 Professeur à l’université de Berkeley, ancien haut fonctionnaire de la banque centrale de Belgique, co-fondateur de l’Euro, membre du club de Rome.
2 Clin d’œil au dossier central du numéro précédent : dans la Rome antique, dans les toilettes publiques était collectée l’urine, qui était stockée dans de grandes cuves où les Romains faisaient tremper leur linge pour lui rendre sa blancheur grâce à l’ammoniac. Sur ce, l’empereur romain Vespasien aurait déclaré que, malgré la puanteur dégagée par les cuves, elles étaient une source de revenus considérable et que « l’argent n’a pas d’odeur ».
Philippe Van Assche




