Depuis quelques années, de nouvelles techniques de biotechnologie (NBT) plus performantes et faciles d’accès voient le jour dans le monde. L’Europe tente aujourd’hui de décider si, oui ou non, elle intègre ces nouveaux produits issus des NBT dans le cadre législatif européen relatif aux OGM. Entre avis scientifiques éludés, collèges de la société civile étouffés et lobbying, il se pourrait bien que ces organismes génétiquement modifiés se retrouvent bientôt dans nos assiettes .
Les NBT : une révolution rapide aux effets exponentiels :
Les prémices de cet outil révolutionnaire remontent à 1987, lorsque Atsuo Nakata, de l’université Osaka au Japon découvre des séquences d’ADN répétitives dans certains génomes de bactéries. En 2005, on découvre que ces séquences sont souvent celles d’ADN de virus. En 2007, des chercheurs de l’industriel laitier danois Danisco constatent que lorsque les bactéries sont détentrices de ces séquences, appelées CRISPR, elles résistent mieux aux virus : « Il s’agit d’une sorte de système immunitaire capable de garder la mémoire d’une agression par un virus ou une séquence d’ADN étrangère, afin de combattre ce même agresseur lorsqu’il envahit à nouveau la bactérie », résume Christine Pourcel, de l’Institut de génétique et microbiologie d’Orsay.
Le vaccin des bactéries en somme !
La Cas9 est une enzyme découpeuse d’ADN. En gros, lorsqu’elle détecte une séquence d’ADN virale, elle la coupe en deux, afin d’entraîner sa mort.
La combinaison de ces deux mécanismes mise au point et testée in vitro en 2012 par Emmanuelle Charpentier et sa consœur Jennifer Doudna enflamme le monde de la recherche génétique : elle permettrait d’isoler un gène et d’en connaître l’utilité, de le remplacer par un autre, ou encore de le supprimer, tout simplement. Et en plus d’être super pratique, elle est super pas chère (dix fois moins coûteuse que les anciennes techniques), et super trop facile à mettre en œuvre.
« Avant les CRISPR, obtenir un animal dont un ou plusieurs gènes avait muté était aussi laborieux qu’aléatoire, explique Nicolas Gompel, de l’université Ludwig-Maximilians de Munich. D’abord, il fallait provoquer des cassures au hasard dans le génome en exposant l’animal à des rayons X ou à des agents chimiques mutagènes. Puis, il fallait ensuite chercher parmi tous les animaux exposés si nous avions obtenu les mutants désirés. Un processus lent, fastidieux avec peu de contrôle sur la région du gène visée. » Comptez en moyenne deux mois pour faire muter une mouche, un an pour une souris. « Il me suffit de deux heures pour déterminer la séquence CRISPR contre le gène que je veux cibler, détaille Nicolas Gompel. Ensuite, je passe commande sur Internet à des entreprises spécialisées dans la confection de brins d’ADN des séquences CRISPR correspondantes. Après réception, nous les injectons dans les mouches que nous étudions. En un mois, nous obtenons nos mutants et, c’est le plus important, exactement ceux que nous désirions. »
Voilà le bazar. Et les perspectives sont énormes et tous azimuts : médecine, agriculture, pharmacologie, alimentation…et plus ou moins drôles. Peut être bientôt des licornes ?
On n’avait dit pas d’OGM non ?
Le succès de cette technique et son accessibilité marquent le point de départ de recherches plus ou moins loufoques, plus ou moins dangereuses, aux quatre coins du globe. Elle attise aussi l’envie furieuse des industriels, qui sentent un excellent moyen d’améliorer pour mieux refourguer leurs plantes résistantes et leurs pesticides de plus en plus controversés par la société civile.
L’Union européenne tente de se prononcer depuis 2008 sur ces nouvelles techniques de biotechnologie, c’est à dire déterminer si les produits issus de ces techniques sont des OGM ou non, donnant lieu à un lobbying intensif de la part d’industries semencières, biotechnlogiques, d’agrobusiness et agrotechnologie. En effet, la plateforme pour les nouvelles techniques d’amélioration végétale (New Breeding techniques platform, NBT) a pour objectif « d’œuvrer à une clarification juridique sur les nouvelles techniques d’amélioration végétale. Ces nouvelles techniques fournissent des solutions non OGM pour des entreprises et organisations scientifiques améliorant les plantes […]. La plateforme informe les parties prenantes sur la nécessité de rendre disponibles ces nouvelles techniques ».
Pas con hein ? Lorsque un OGM est validé par la Commission européenne, les états ont le droit d’engager une procédure juridique plus ou moins périlleuse pour en restreindre voire interdire leur utilisation sur le territoire national. Mais si ces produits issus des NBT ne sont pas catégorisés OGM, ça devient presque trop facile : pas d’études préalables sur les risques potentiels, pas d’étiquetage, pas de traçabilité, pas de principe de précaution, et pour couronner le tout, la possibilité de breveter les gènes : du tout cuit ! Considérant le rejet des OGM par les citoyens européens, une telle invisibilité est une des conditions indispensables pour une réussite commerciale de ces techniques.
Une analyse scientifique baclée, des voix étoufées
Dans un courrier envoyé le 29 mars aux membres de son Comité Économique, Éthique et Social (CEES), le Haut Conseil des Biotechnologies leur apprend que le gouvernement aurait décidé d’écarter les nouveaux OGM de la réglementation OGM puisqu’il lui demande dans un courrier envoyé au HCB et daté du 22 février de proposer des « pistes intermédiaires entre les dispositions du catalogue européen et celles de la directive 2001/18/CE (…) pour encadrer l’usage de ces nouvelles techniques sur le territoire européen ». Yves Bertheau, membre du HCB et chercheur à l’INRA a pointé certaines irrégularités, mais son avis a été censuré, et il a démissionné de ses fonctions au HCB. Le HCB s’est assis sur les avis du collège de la société civile (associations de consommateurs, de l’environnement, de paysans et de la grande distribution), qui dénoncent un coup de force des industries OGM. « La grande distribution ne veut pas d’OGM, car elle sait que les français n’en veulent pas. Et l’absence d’étiquetage jetterait la suspicion sur tous ces produits » analyse Guy Kastler de la Confédération Paysanne. 8 organisations paysannes et de la société civile aux travaux du Comité Économique Éthique et Social du HCB (CEES) ont suspendu leur participation aux délibérations. « Le gouvernement ne peut pas anticiper un avis scientifique qui n’existe pas. Nous exigeons qu’il s’appuie sur un examen juridique, économique éthique, sociétal et scientifique rigoureux de ces nouvelles techniques OGM, établi en toute transparence, et qu’il leur applique pleinement la réglementation OGM européenne. » trouve-t-on sur le site des Amis de la Terre. Daniel Evain, membre du HCB au nom de la fédération nationale de l’agriculture biologique, s’inquiète : « Si cette dérégulation passe, la filière bio peut disparaître. Car sans traçabilité, nos champs pourront être contaminés sans qu’on le sache. »
Une affaire à suivre, donc, qui n’en finit plus de faire saliver les entreprises étasuniennes, désireuses d’une dérégulation sur les OGM en Europe, et qui lorgnent sur nos assiettes en attendant la finalisation (ou pas!) des traités transatlantiques de libre échange. En février 2015, treize organisations étasuniennes avaient d’ailleurs écrit à la Commission européenne pour se plaindre que l’Union européenne mette trop longtemps pour décider d’autorisations commerciales d’OGM, « en violation avec les obligations imposant des décisions prises selon un calendrier précis ». Il est particulièrement instructif de se plonger dans l’accord CETA conclu avec le Canada en ce qu’il peut préfigurer ce que sera le TTIP. Le Canada et l’Union européenne se sont accordés pour « coopérer internationalement sur les sujets liés aux biotechnologies tels que la faible présence d’OGM »1Voir texte de l’accord CETA p442. Le gouvernement canadien s’en est réjoui et les entreprises ont applaudi : « Nous attendons que l’Union européenne adopte une politique d’autorisation des biotechnologies basée sur la science et selon un calendrier précis, et qu’elle résolve également les problèmes liés à sa politique sur la présence à faible taux [d’OGM] »2%%A(http://www.ccga.ca/News/Pages/Canada%E2%80%99s-Canola-Farmers-Support-Conclusion-to-CETA.aspx|http://www.ccga.ca/News/Pages/Canada%E2%80%99s-Canola-Farmers-Support-Conclusion-to-CETA.aspx)%%
Voir texte de l’accord CETA p442
%%A(http://www.ccga.ca/News/Pages/Canada%E2%80%99s-Canola-Farmers-Support-Conclusion-to-CETA.aspx|http://www.ccga.ca/News/Pages/Canada%E2%80%99s-Canola-Farmers-Support-Conclusion-to-CETA.aspx)%%
Bref, on a pas fini d’en entendre parler, et on risque fort de retrouver tout ça dans nos assiettes.
Sophie
Glossaire :
NBT : Nouvelles Techniques de Biotechnologie
CEES : Comité Économique, Éthique et Social
HCB : Haut Conseil des Biotechnologies
CETA : Canada-EU Trade Agreement (en français Accord Économique et Commercial Global : AÉCG)
TTIP : Transatlantic Free Trade Area »
Sources :
www.amisdelaterre.org
www.scienceetavenir.fr
www.larecherche.fr
www.huffingtonpost.fr
Sophie




