
Il est trois heures de l’après-midi. Le soleil fait déjà fondre l’asphalte et nous ne sommes que début juin. J’ai rendez-vous à Tulle pour changer mon pare-brise, brisé connement lors une manipulation hasardeuse d’un bastaing trop lourd et trop long. Je suis rond-point des Balladours, direction autoroute A20. Une autostoppeuse. Je m’arrête.
« Bonjour, je vais à Tulle. – OK, ça tombe bien. »
Elsa monte dans la voiture. Elle pue le cendrier et respire la pauvreté. Son survêtement gris flotte comme une méduse sur le siège anthracite. Elle a les traits tendus et l’œil fatigué. C’est qu’elle a fait du pouce toute la journée depuis Saint-Mathurin en Vendée, à quelques encablures des Sables d’Olonne. Un bel endroit pour les royalistes, les socialistes ou les « voileux ». Mais Elsa est une sous-prolétaire. Elle a 18 ans. Et elle est jeune maman d’un petit garçon de 10 mois. Avec le père de l’enfant, ils se sont séparés rapidement après la naissance. Rupture à l’amiable, moindre mal, et garde alternée d’un commun accord.
Elsa a dû déménager. Mais elle n’a pas trouvé à se loger par chez elle, ni sur Saint-Mathurin, ni aux Sables d’Olonne, ni aux alentours. Trop cher, trop de garanties demandées. Elle, elle n’a rien à offrir. Elle a donc sur la toile élargi ses recherches d’un logement décent pour elle et son fils. Et elle a trouvé ici, en Corrèze, à Tulle, rue de la Barrière.
« C’est la seule ville en France où j’ai trouvé un loyer pas cher et un proprio qui voulait bien de moi, sans garantie et sans travail. Il m’a fait confiance et m’a même proposé de faire le ménage dans l’immeuble toutes les semaines et du coup ça me permet d’alléger le loyer. »
C’est ainsi qu’Elsa va de Tulle à Saint-Mathurin en Vendée chaque fin de semaine, tantôt pour amener son fils, tantôt pour aller le chercher. Elle n’a pas le permis. Alors elle fait chaque fois un mix : voyage en train avec l’enfant et en stop seule, pour économiser l’argent qu’elle n’a pas. Je
trouve ça complètement invraisemblable, mais je souligne que dans cette ubuesque situation elle est bien tombée : Tulle est une petite ville rurale, solidaire, calme et sympathique.
« Bah là pas du tout ! Vous dites ça parce que vous êtes un homme. Mais moi quand je rentre en fin de journée, il y a systématiquement les blédards qui m’accostent. C’est lourd. Je flippe. Et du coup je reste chez moi le soir. Même les flics m’ont dit que j’étais mal tombée dans ce quartier et qu’il fallait que je me méfie. »
J’en apprends avec Elsa. Du vécu et du vocable. « Blédard » : c’est de l’argot. Autrefois, il désignait les soldats en campagne dans les régions d’Afrique du Nord. Maintenant, il désigne plutôt les gens qui viennent du bled, autrement dit du Maghreb. Moi qui ai co-investi dans la pierre à quelques encablures de la rue de la Barrière, je me rends compte que je n’ai du quartier qu’une vision diurne, bourgeoise et d’homme, évidemment.
Elsa est la victime collatérale d’un double mouvement : gentrification de la façade océanique et prolétarisation de l’intérieur des terres. C’est une migrante à sa manière. Une migration indigène, diffuse, invisible. Celle des sous-prolétaires qu’on ne veut plus voir. Nos miroirs grossissants.
Elsa veut s’en sortir par elle-même. Elle dit qu’elle se battra pour réussir. Elle veut mériter son ascension sociale. Je ne me sens pas de lui expliquer que l’histoire du mérite est une fable pour les riches, ni de lui reprocher d’avoir un discours de droite.
7 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 48
PHILIPPE VAN ASSCHE





