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La Trousse Corrézienne

Focus, LTC 4 · 30 octobre 2015

« Une cabane bien dégueu » … mais bien à eux !

La cabane en palettes de César et Léo

Au détour d’un chemin je découvre une cabane en construction. Elle est toute en palettes, deux jeunes hommes s’affairent autour. Leurs gestes sont peu assurés, mais ils la construisent la cabane de nos rêves d’enfants. A moins que ce soit celle de la nécessité et de l’urgence. Ma curiosité est à l’épreuve : qui sont-ils, que font-ils, pourquoi le font-ils ?

César et Léo (1) sont originaires de la Corrèze. César a 23 ans et n’habite nulle part pour de vrai ; ni logement, ni maison. Après trois années passées à Limoges à étudier la sociologie il est revenu en Corrèze. Son quotidien ? des activités essentiellement musicales dans des réseaux associatifs locaux ; rien qui ne constitue un emploi ou une source de revenu. Peu importe, il essaie d’y consacrer un maximum de temps. Restent forcément en filigrane les questions de salariat et d’argent. Depuis un an donc, César « passe beaucoup de temps ici et là, chez des amis qui veulent bien prêter un bout de matelas ».

« J’ai 25 ans, raconte Léo et, comme César, j’ai fait quelques années d’études avant de revenir en Corrèze. Principalement pour essayer d’y animer davantage l’association dans laquelle je m’implique depuis des années. Avec César nous nous connaissons depuis le collège, nous ne nous sommes pas rencontrés pour la cabane. J’ai fait des études de géographie et dès mon retour j’ai trouvé du travail, dans le secteur de la musique, ce qui m’a permis d’avoir de l’argent. »

Aujourd’hui Léo est sans activité salariée et vit en colocation à quelques dizaines de kilomètres de la cabane.

Le retour en Corrèze, c’était il y a un an pour tous les deux. Dans le cas de Léo c’était exclusivement pour la musique : « mais je n’aurais pas pu seulement évoluer dans l’univers musical, j’ai donc rapidement diversifié mes activités ; la cabane en est une démonstration. »

César n’a pas spécialement d’attache au pays, rien de filial avec le territoire. Mais il avait établi quelques liens significatifs à travers ses activités associatives. Après ses études faites par convention et par dépit, et malgré « le confort du statut d’étudiant pour ceux de sa génération », César ne « se sentait pas l’envie d’explorer les grandes villes et le monde universitaire ». Il a donc fait le choix de s’investir davantage encore dans ses projets corréziens, avec tout le temps, en creux, ces questions pressantes : « comment payer un loyer, de la bouffe et du gasoil? Comment vivre ? »

La Cabane, « on a commencé à en parler en février dernier, ou peut-être à la fac. On a ça en commun que, plusieurs fois dans nos études, nous avons tenté de sortir par la petite porte : par un CAP en construction bois. La construction bois nous intéresse et notre cabane n’est pas uniquement une stratégie pour moins travailler. Nous tenons à cela. C’est un écho à un stress, une incertitude, liés à la subsistance, à la question de l’emploi et du temps disponible pour faire ce qu’on aime ; en ce qui nous concerne : la musique. Avoir un logement est une des priorités et à un moment ça nous a affolés. Il y a donc bien dans un coin de notre tête l’idée d’avoir un abri à nous, nous permettant d’avoir moins besoin d’argent ». Mais au delà insiste Léo « c’est aussi tout un univers onirique, une possibilité d’imaginer faire des choses qui ne s’imposent pas d’elles-mêmes ; pas comme aller à la fac, payer un loyer ou gagner un salaire. Cette cabane me permet d’entrevoir d’autres projets qui viennent exclusivement de moi ».

Pour César c’est un acte un peu politique face à certaines nécessités : « d’abord nous étions discrets mais très vite on s’est laissé prendre au jeu d’affirmer ce que nous faisons : une cabane bien dégueu, en palettes, fabriquée sans connaissance technique, à deux. Notre petit outil quotidien de défense, qui participe à une forme d’aventure et qui brise un peu les carcans. Qui brise un peu la violence des premiers retours de nos proches, des regards un peu condescendants ou sceptiques de nombre d’amis. L’idée de faire sa cabane est tellement grosse qu’elle devient finalement inadmissible lorsque tu la mets en œuvre. Parce que c’est loufoque, infantile, puéril. Parce que nous n’avons aucun prérequis et que nous nous y jetons quand même, avec très peu de goût car avec les matériaux disponibles. »

« Je ne sais pas ce qui gêne » murmure Léo. « Au mieux c’est un truc du genre : »regarde ce vieux hippie qui veut vivre libre« . Ou peut-être l’impression donnée à notre entourage que nous allons nous cristalliser quelque part. Ou alors le simple fait de faire un truc que tout le monde voudrait, ou de le faire sans connaissance préalable ». « Quoi qu’il en soit » ajoute César « la confiance et la rassurance vont et viennent et tu préférerais des »hourra les gars« plutôt que d’encourager la blague. Et puis t’as vite fait d’être susceptible quand il s’agit de choses importantes pour toi, que tu n’es pas très confiant à la base et que les gens qui sont censés te soutenir là-dedans sont un peu dérisoires ».

Quoiqu’il en soit, à partir du moment où ils ont creusé le premier trou il y a eu un sentiment d’acte sans retour, une attente. Ils iront au bout. Leur cabane est un camp de base temporaire qui en aucun cas les attache. Qui baisse la pression et enlève bien des tracas au quotidien. Et tous deux s’accordent : « on n’irait pas au bout si on avait pas en tête ce petit soir au coin du poële avec un bouquin, si nous n’avions pas tout cet imaginaire autour de notre cabane pour facilement réenchanter un quotidien un peu moins paillette. »

(1) : noms d’emprunt

Pour commenter photo 1: 8910

« Nous envisageons de travailler uniquement pour alimenter nos besoins réels et un loyer est une chose à laquelle on peut mettre un terme rapidement. »

Pour commenter photo 2 : 8776

« Construire quelque chose qui prend son temps permet de ré-envisager un truc à son rythme. Que les journées de travail soient courtes ou longues n’est plus un problème dans la mesure ou c’est toi qui règles tout. »

Pour commenter photo 3 : 8976

« Quand tu en es au stade où tu récupères des palettes, trois par trois, le soir et que tu dis que tu prétends faire une cabane avec, tu fais en sorte de pas l’ébruiter. Parce qu’il suffirait que tu te casses une main pour avoir l’air débile avec ton tas de palettes à barbecue. »

élan à plumes

L’assemblage des palettes de la cabane
Sur la cabane en construction

Du papier, des crayons, pas de pubards.

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