Aux élections départementales déjà, nous avions dû prendre acte d’un redécoupage, d’un regroupement plus exactement, de la fusion de deux cantons pour ma part, le nouveau canton de l’Yssandonnais englobant dorénavant feus les cantons d’Ayen et de Juillac. Et nous avons fait front, un beau front d’une gauche élargie qui avait donné un résultat assez honorable. Déjà aux départementales, il avait fallu expliquer aux gens à quoi correspondait ce nouveau territoire, difficile d’expliquer quand on ne sait pas nous même ce qui se joue, ou plutôt qu’on ne le sait que trop.
Et puis, dans la même année civile, à peine remis de notre campagne, nous tentions avec beaucoup de courage, de kilomètres et de gasoil, de nous cordonner dans cette nouvelle Région, ce nouveau grand territoire, ALPC, Aquitaine Limousin Poitou Charentes. Des élections régionales, menées tambour battant, entre la dinde et les attentats. Alors pour nous, petites formations de gauche, difficile de s’organiser, nous qui avons la prétention d’être les porteurs de messages populaires, difficile de le convaincre, le peuple, de le mobiliser tout d’abord, parce que les gens n’y comprennent rien à cet imbroglio géographique ; seuls les libéraux, ceux qui croient que plus on est gros plus on est concurrentiel, mesurent bien l’enjeu de ces redécoupages. Pour eux, c’est simple : combien tu pèses en termes d’entreprises d’emplois, de fric quoi. L’idéologie libérale en vient donc à réorganiser notre système démocratique en réinventant des territoires.
Territoire, ça c’est un mot à la mode, territoire. Je ne sais si je me suis déjà senti limousin, ou corrézien, je ne sais à quel territoire j’appartiens, ce que je sais, c’est quelles d’idées m’animent, à quelle société j’aspire, une société où les « territoires » définis comme des baronnies n’ont guère de place. Je préfère les identités aux « territoires », le respect des identités au sein d’un grand projet humaniste de société, dans lequel chacun ne se contenterait pas de rendez-vous électoraux pour désigner son représentant, un projet où chacun serait acteur, décideur et constructeur. Mais on est loin de ce modèle et nos mouvements restent peu entendus par la population. Si on constate aujourd’hui que des voix s’élèvent autour d’aspirations alternatives, on constate également qu’il est difficile de les porter haut ces voix qui ne demanderaient qu’à s’unir pour être amplifiées.
Et c’est bien là toute la perversité d’un système qui, non content d’avoir bâillonné tous les modes d’expression de masse, nous infligent un redécoupage électoral et un rythme démocratique infernal. Tous ça nous épuise, nous ramène à nos contradictions, nous affaiblit et nous détruit. Et c’est bien là l’objectif. Les grands partis dominants bénéficient de l’appui inconditionnel du système libéral en place, qu’ils contribuent alternativement l’un et l’autre à servir, quitte à organiser le démontage systématique du système démocratique. Et la réorganisation territoriale est un outil de plus au service de la cause. Peu importe pour eux les abstentionnistes (même s’ils affichent sur les écrans des mines préoccupées, feignant de ne pas comprendre ce désintérêt pour les urnes : nous n’avons pas su faire passer notre message, et patati et patata) peu importe les résultats du Front National (qui constitue pour l’un comme pour l’autre l’épouvantail nécessaire pour ramener au bercail les brebis égarées), peu importe tout ça puisqu’ils savent l’un comme l’autre, qu’ils poseront un jour ou l’autre leurs culs indécents sur les petits trônes de ces territoires qu’ils se sont choisis.
Quant à moi dans tout ça, moi, je continue, je n’y crois pas une goutte à toute cette fanfaronnade, mais je me dis qu’il n’y a pas d’autre alternative que celle de proposer un autre choix, celle de faire face, de faire front. Bien sûr, rien n’empêche par ailleurs de mettre en pratique nos idées, tous les jours, de constituer des collectifs, de partager, de vivre ensemble, mais le rouleau compresseur arrive, inexorable, avec pour seul objectif de tout raser, d’aller nous chercher jusque dans les chiottes des interstices dans lesquels, jusque là, il est toléré qu’on expérimente nos alternatives. Mais ne nous leurrons pas, ces interstices sont surveillés, c’est à se demander si le système ne s’est pas fissuré sciemment pour ménager ces espaces, conglomérant là ses opposants. Les fissures finiront par se refermer ; inexorable, disais-je…
Le combat (puisque tout de même c’est un combat) le combat est sur tous les fronts, de l’organisation au local de formes alternatives d’organisations sociales, jusqu’à la présence électorale, tout ça dans la joyeuse utopie d’une alternative généralisée dans un modèle sociétal écrit et pensé par toutes et tous.faisons feu de tous bois. Nous tenons au creux de nos poings fermés les graines des anciennes variétés qui ne demandent qu’à germer, les gaines de la diversité, nous avons peu mais si précieux. On lâche rien !
Jean-Marc Vareille




