
Local en Corrèze, des précisions, du concret et des gens Par CHRISTOPHE RASTOLL
Comment le réseau Solaris (1) se présente-t-il, sur le plan local, en Corrèze ? Que se passe-t-il et qui fait quoi ? Que fasem, aqui, que faiton, et sur quelles bases, quels principes ? Au ras des pâquerettes… Je me suis posé ces questions, j’ai envoyé un message contact en reprenant les adresses mail publiées dans le journal, en direction des villages et des bourgs, des combes, des vallées pentues et des crêtes, des bois et des trous perdus. Sur une douzaine de cellules, trois m’ont répondu, dont une qui est en sommeil. J’ai rencontré Gérard et Sophie (2) , sur les communes de Naves et de Saint-Hilaire-Peyroux, il y a quelques semaines. Et je leur ai posé les questions ci-dessus.
G. : Nous venons de Genève. Ici en Corrèze les gens se connaissent, ont des liens, familiaux, amicaux, le maillage est naturel. J’ai découvert Solaris sur Internet, et lors de la première réunion départementale de lancement, il y a environ un an, sur la trentaine de personnes présentes, seul celui qui nous accueillait, vers Argentat, était corrézien ! Nous faisons réseau entre nous, les gens déjà enracinés ont moins besoin de ça. Solaris vient pallier ce manque, et permet de se préparer à une situation où il peut y avoir un effondrement ; en fait, nous ne sommes pas catastrophistes, mais nous nous préparons à des situations dégradées : transport, santé, énergie, communications… Nous sommes volontaires, actifs pour partager, apporter ce que nous avons ou ce que nous sommes, en termes de savoir-faire et de ressources, outils, main d’oeuvre, connaissances intellectuelles et manuelles. S. : Nous cherchons à réapprendre à connaître ses voisins, à installer une bonne entente de voisinage. Dans notre cellule regroupant Tulle et Naves, nous sommes une douzaine. Nous voulons renouer des relations, amicalement. Nous avons organisé des pique-niques, des repas, il n’est pas question de se rendre service à tout prix ! Nous avons également constitué un catalogue des compétences, des capacités de chacun, en mécanique, réparation d’engins agricoles, des surplus de potagers… G. : Nous n’attendons pas quelque chose qui vient d’ailleurs, nous travaillons pour la connaissance mutuelle puis la sécurité du groupe. Par exemple, dans notre cellule qui concerne quatre communes alentour, à moins de quinze kilomètres, nous sommes nous aussi une douzaine de personnes ; on m’a apporté une ruche, nous avons travaillé sur des panneaux solaires, à imaginer comment améliorer l’eau potable, les jardins, avec poules et lapins… offrir des soins énergétiques, des plantes… S. : J’avais besoin d’un hébergement d’urgence pour les obsèques de mon frère, à Niort. Je suis passée par Telegram (3) -Solaris et on m’a accueillie deux jours. G. : Tout est basé sur l’autonomie, pas de gestion, pas d’argent, pas de troc, on s’appuie sur la bienveillance, l’efficacité et la discrétion. S. : Pas de références religieuses ou politiques non plus. G. : En juillet, à huit personnes, nous avons organisé un chantier partagé : nous apprenons à se connaître en agissant ! Nous avons installé un tipi, tout le monde a fait ce qu’il pouvait. Pour les repas, chacun apportait ce qu’il voulait. Nous avons réfléchi et mis en place un atelier radio CB, utile si nous n’avons plus de téléphone et d’Internet… Nous n’avons pas de gestion donc pas de fichier, pas de répertoire, rien. Sur papier uniquement. S. : Pareil, la cellule Tulle-Naves n’est pas référencée, et les créateurs du réseau laissent courir, ils ne chapeautent pas, ne réclament rien. Il n’y a rien de figé, cloisonné, localement. Nous sommes libres ! Nous faisons partie du réseau Solaris France, c’est tout. G. : Il existe un tchat (4) inter-cellules [S. : et des listes Protonmail (5) ], on a bien échangé et avancé concernant les tailles de cassissiers et groseilliers, les boutures, les étiquettes permanentes à base de plastique, les conserves lacto-fermentées, les plantes comestibles. Pour ce tchat, nous on a refusé d’écrire une charte ou de laisser des représentants participer à une coordination départementale. Nous respectons le principe de l’autonomie. Il y a des liens Telegram avec des tchats au niveau national… sur différents thèmes : l’eau, la santé. S. : (complète) : Et les transports, les achats groupés, un tchat… le coordinateur de cellule, peut aller sur ces différents canaux, voir les comptes rendus, recueillir les idées et transmettre à tout le monde… Au niveau national, sont répertoriées les cellules locales, pour ne plus avoir à répondre aux questions du genre : « existe-t-il une cellule dans tel bled, telle région ? » En cas de situation dégradée, courir loin dans tous les sens ne sert à rien, l’entraide viendra du voisinage. Personnellement, je suis contente de ce que l’on fait, avec les outils qu’on a, modestement. Le problème, c’est les Corréziens, ils sont frileux, ils ont peur, ils ne s’investissent pas. Les critiques présentées par le site lundimatin (6) ne sont pas fausses, mais Solaris ne vient pas que d’une seule personne ! Avec des amis ils ont lancé le mouvement, sur Telegram et sur une chaîne privée, pour pallier l’austérité qui est en train de monter. G. : Quand le « chaos » sera là, il y aura des manques. Ça commencera où, par quoi ? On ne sait pas. On est sensibilisé pour être prêt.
Voir La Trousse n° 43. (1) Les prénoms ont été modifiés. (2) Messagerie Internet cryptée pour ordiphone ou ordinateur. (3) Forum sur Internet ou sur la messagerie. (4) Ou mailing-liste permettant des échanges par mail entre les inscrits à cette liste. (5) Voir l’encadré. (6)
Nous présentions dans notre numéro 43 la constitution d’un réseau Solaris en Corrèze. Nous avons appris, peu après, la publication dans le média lundimatin (1) d’une enquête portant sur ce réseau. Celui-ci a été fondé à l’échelle nationale par une ou plusieurs personnalités proches de certains courants d’extrême droite. La lecture de cette enquête a donné lieu à des échanges importants au sein de notre comité de rédaction. Fallait-il informer simplement de celle-ci, laissant chacun se construire son propre avis ? Fallait-il jeter tout le réseau dans la même poubelle, parce qu’il y a danger et nous excuser platement d’avoir relayé du brun foncé dans nos colonnes, sans le savoir ? Les échanges vifs ont perduré, chacun campant sur des certitudes inconciliables. Nous avons choisi d’aller à la rencontre des réseaux locaux (qui se nomment cellules, laissons passer l’ange) et de sentir concrètement ce qu’il se passe. Nous avons rencontré deux réseaux sur les dix apparaissant en Corrèze, un troisième est en sommeil. Les autres n’ont pas répondu. Les entretiens montrent, pour les réseaux rencontrés, l’importance du local dans la création et le fonctionnement, le national étant mis à distance. L’objet est effectivement la construction d’un groupe d’entraide, d’échanges, de tout ce qui nous appelle en ces temps mouvants. Un parallèle peut être fait avec la naissance du mouvement des Gilets jaunes. Analysé et relayé comme étant d’extrême droite à son origine, en particulier dans les médias, il se construit ensuite une couleur politique qui lui est propre, traversé par des variations fortes selon les groupes, ce qui rend le classement simpliste. Voilà, rien n’est simple. Il existe de nombreux réseaux d’entraide, comme les Systèmes d’échanges locaux (SEL) mais aussi d’autres collectifs, très très divers en Corrèze et ailleurs. Solaris semble bien s’inscrire dans cette approche. L’enquête de lundimatin est intéressante et utile : elle nous rappelle que le brun peut être partout. Elle nous rappelle l’importance de garder nos sens ouverts. Lors d’enquêtes menées pour faire un article sur l’énergie éolienne, nous avons été amenés également à lire des documents qui montraient comment des personnalités d’extrême droite avaient investi ce domaine de l’anti-éolien. Nous continuerons, les sens ouverts à parler d’éolien, et si le sujet venait de nouveau, des groupes Solaris. LE COMITÉ DE RÉDACTION
(1) Anne Montégut, Corinne Duval et Thierry Ribault, « Réseau Solaris : faux dissidents, vrais écofascistes », lundimatin, 23 août 2022 (https:// urlr.me/BSZd6).
11 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 45





