
Car oui notre belle campagne regorge de lieux plus ou moins petits, plus ou moins institutionnels, portés par des gens plus ou moins rémunérés mais certainement passionnés par la création sous toutes ses formes. Ces équipes œuvrent pour nous offrir, à nous public potentiel, un paysage culturel riche, foisonnant, étonnant et titillant nos zones sensibles. Et comme cette fois-ci 6000 signes me sont alloués dans ce journal, permettez moi de m’étendre un peu sur les raisons de cette série d’articles.
Pfuit !
Tout le monde le sait ou le croit : nous sommes en crise. Eeeeeet oui, c’est ainsi. Et c’est qui qui coûte trop cher à la société après les migrants, les chômeurs, les malades, les enfants, les femmes et les vieux ? Les artistes et toute l’armada qu’il faut déployer pour que quelques croûtes, quelques pousseurs de chansonnettes, quelques saltimbanques illuminés fassent pouët pouët pour amuser le peuple ! C’est joli mais ça coûte cher… Eeeeeet oui, c’est ainsi paraît-il mais je ne m’étendrais pas plus sur cet état de penser qui prête à discussion. Pourtant dans cette sinistrose généralisée, quelques hurluberlus continuent de croire que ce « peuple » multi culturel, multi social, multi ethnique aime à se retrouver pour partager une condition, un sentiment, créant des espaces de réflexion, de débat, de rencontre. Parce qu’une union affective, esthétique, spirituelle leur semble essentielle réinvente sans cesse l’agora, tentant de lui redonner ces lettres vives de curiosité populaire et de noblesse.
Pfuit pfuit!
C’est donc avec mes sabots dondaine que je vous livre, tant que faire se peut, quelques perles limousines, intriguée par les solutions et la débrouille que ces équipes doivent déployer pour mener leur projet en marge des grandes institutions culturelles. Car l’art, historiquement financé par le mécénat, ne fonctionne aujourd’hui qu’en grande partie grâce à une politique culturelle mise en place dans les années 70-80 dans l’idée de rendre accessible au plus grand nombre de citoyens une diversité de propositions artistiques de qualité. Ça c’était quand les politiciens pensaient que l’art avait une valeur éducative et contribuait au bien être des citoyens et donc à leur électorat. Ça c’était avant la crise… en temps de crise, la réflexion, la beauté, la création sont des charges superflues, et non rentables. Fini donc les glorieuses années où tout était possible et restait à inventer, pfffuit l’incroyable créativité des artistes, pfffuit l’audace des programmateurs, pfffuit le soutient des pouvoirs publics aux petites salles, festivals, associations, compagnies, pfffuit les discours cultivés, empruntés aux lettres savantes par des politiciens inspirés. Pfffuit, pfffuit, pfffuit. Pfffuit ? C’est une bataille où les programmateurs sont pris d’assaut par une communauté d’artistes bouillonnante et des budgets de plus en plus réduits et les artistes aux abois ne sachant plus comment intégrer le cercle vertueux des vus et entendus. C’est un fait, une grande partie des acteurs de ce secteur sont démunis face au rouleau compresseur qui centimètre par centimètre grappille du terrain sur les privilèges de notre système conventionnel. Et pourtant certains se remontent les manches et tentent des voies parallèles pour que des agoras se réinventent dans les villes et les campagnes.
Pfuit pfuit pfuit !
Cette fois-ci le collectif qui me reçoit a tenté une voie si radicalement parallèle que je ne pourrais ni donner le nom du lieu ni celui des personnes sans leur porter préjudice. Il m’a semblé toutefois important de leur consacrer cet espace afin que soient entendues leurs idées. Comment fonctionner sans argent public et remettant en cause les normes édictées ? Quelles sont les raisons qui les ont poussés à les remettre en cause ? Ces jeunes qui ont entre 20 et 30 ans se revendiquent contre tout système étatique au sein duquel ils ne se sentent ni représentés ni entendus et qui serait à mille lieux de la société à laquelle ils souhaiteraient participer. Pour arriver il faut descendre : un creux aux abords de la ville. Des hangars, de la tôle, des palettes, le début d’un potager et une grande porte peinte comme un lever de soleil. Dans la salle de fête des meubles de récup, des livres à disposition, un bar bricolé, une batterie, des peintures aux murs, tout est ramené et assemblé par les gens, ceux qui viennent et participent à la vie ponctuellement ou plus. Ce lieu se veut être un terrain d’expérimentation. Une manière de passer leurs idé-aux-es à l’acte. Lieu autogéré, c’est du désir de se rassembler dans des espaces qui n’appartiendraient dans le champ de la pensé à aucune identité fixe, qu’elle soit politique, esthétique ou culturelle, mais à tout ceux qui le fréquentent. Faire exister, concrètement, un désir sans intérêt individuel spéculatif mais à portée avant tout collective. L’idée même du collectif est ici vu au sens large, c’est à dire mouvant, fluctuant au grès des aller et venus et des préoccupations de chacun afin d’échapper à une pensée de masse édictée par une élite intouchable, mais de laisser émerger la parole de qui veut bien l’y prendre.
Pfuit !
Il y a là quelque chose d’urgent et de grave à se réapproprier les espaces d’expression. Un espace qui à terme sortirait des clivages de classe, de pensée pour que puisse se croiser des gens aux idées divergentes et de confronter, partager ces différences. Échapper à son propre désir de devenir soi même élite parallèle, propriétaire et initiateur d’une pensée collective. Pas d’argent public pour financer ce lieu afin de se défendre des demandes de subventions et série de comptes à rendre qui vont avec. Pas de crowdfoonding non plus, autre façon de rentrer dans un système. Il faut donc aller puiser dans d’autres modèles financiers que celui des subventions pour rémunérer les artistes, avoir du matériel, un lieu. C’est une manière pour eux d’évaluer la valeur des choses et de résister à une économie étatique. Ça fonctionne comme les concerts de garage, comme une fête privée dont on est tenu au courant via les réseaux sociaux à laquelle chacun participe financièrement à hauteur de ses moyens par une participation libre. On passe le chapeau pour les artistes. Le lieu est mis à disposition par le propriétaire, occupé par des gens qui prennent collectivement la responsabilité de l’organisation pratique. Le matériel est récupéré ou mis gracieusement à disposition. Il s’agit de se méfier de sa propre paresse et de son désir de possessivité. Et ce que cela fonctionne ? Depuis janvier 2016, 30 concerts y ont eu lieu. Il est toutefois remarqué que l’utopie d’un mélange de classe et d’idée ne se fait pas vraiment. Les autorités ayant mis leur nez dans cette affaire, les activités festives ont dû drastiquement ralentir. Ça échappe et ça dérange. Je n’en dirais pas plus. Mais voilà un projet qui prouve que la réflexion, les rêves et les utopies sont toujours en marche et que les prises de risque n’ont pas toutes capitulé face à la menace du nivèlement.
MC Bee



