
Fin septembre, sur le plateau de Millevaches, à Tarnac, s’organisait « la fête de la montagne limousine ». Son thème était « Nous sommes le territoire », peut-être une invitation à reprendre en main les événements, le cours des choses. Une invitation également à célébrer les décennies passées par des habitants du « plateau » à se réapproprier la fameuse montagne limousine.
« Nous sommes le territoire » c’est rappeler que le « territoire » est avant tout une invention administrative qui vise à faire passer la pilule de l’aménagement de nos vies, en flattant notre pseudo « identité locale », et en instaurant un semblant de démocratie. Mais nous ne sommes pas dupes de ce mauvais tour, et nous sommes les plus à mêmes de prendre soin des terres où nous vivons. Voilà pourquoi ce pouvoir qui nous échappe trop souvent est à reconquérir.
Effectivement nous avons la sensation qu’une petite société puissante et invisible arrange le territoire selon ses visions étriquées de la vie. « Ici, la Communauté d’Agglomération améliore votre Cadre de Vie » est-il écrit sur un panneau planté devant quatre hectares d’écosystème bétonné. Comme si la vie pouvait entrer dans un cadre… Quatre-vingt piges ça passe vite! A-t-on vraiment du temps à perdre avec la Croissance, la Réduction de la Dette et les débouchés des Exportations Industrielles ? Le seul espace que les Pouvoirs Aménageurs nous concèdent pour « participer » à leurs politiques, est celui des enquêtes publiques. Mais le postulat du Développement Économique qui y règne n’est pas négociable. Nous ne sommes autorisés à intervenir que bien après, au moment de choisir la couleur des lampadaires ou de défendre notre petite parcelle personnelle. Cette sphère du Pouvoir, détachée et malade ne se contente pas « d’aménager notre territoire », elle oriente nos occupations et nos comportements, avec notre acceptation tacite.
Pire, elle prédéfinit les modalités de nos prises de parole.
Nous sommes donc persuadés que notre pays est à repeupler d’initiatives à rebours, sensées, échappant à la globalisation. Le pouvoir auquel nous prétendons n’est pas celui de l’autocrate, d’une nomenklatura déconnectée du réel, mais bien celui de l’agir ensemble, dans l’intérêt collectif et singulier de ce pays aux frontières à redéfinir. Pour l’épanouissement de ses habitants et de ses paysages, pour la richesse de son air et de sa convivialité.
Ce Road-Trip est un regard porté sur l’aménagement de notre pays. Une question posée aux décideurs locaux : eux les (trop souvent) sans ressources, sans idées, sans visions. C’est aussi un moment passé avec les habitants du pays. Tout au long de ce voyage photographique sur les terres de nos vies, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander : « si nous avions un pouvoir de décision que ferions-nous ? Ce viaduc, cette zone d’activité ? Quelle politique de gestion des déchets aurions-nous favorisée? Qu’aurions-nous choisi entre terres cultivables et production d’énergie renouvelable ? Et si nous étions paysans, nos vaches auraient-elles des cornes, nos pommiers seraient ils de plein vent, non traités ou agro-industrialisés? »
L’acceptation silencieuse et féroce de l’ordre des choses ne cesse de nous surprendre. Comment est-il possible que de telles transfigurations des terres ne suscitent que si peu d’insurrection ? La vision de nos paysages victimes des Pouvoirs Aménageurs publics ou privés devrait faire monter en nous un ressentiment insupportable, au point que plus jamais nous ne laisserions pousser une ZAC esclavagiste sur ce sol. En réalité c’est l’inverse qui se produit : le rapport entre l’avant et l’après n’émeut plus. Nous « faisons avec » et notre manque de dissidence laisse penser que ces aménagements nous conviennent.
Pour tout vous dire, au moment de penser ce Road-Trip nous nous sommes interrogés sur nos intentions : catastrophistes ou positivistes ? Et puis quelqu’un de la bande a dit : « si on prend des lieux en photo, des endroits qui parlent d’aménagement du territoire, nous aurons du mal à porter un message d’espoir ». Car aujourd’hui l’espoir n’est visible qu’à travers de petites initiatives, portées par des gens besogneux, convictions vissées aux corps. Il faudrait faire un dossier sur ces formes politiques là. Faire valoir ces singularités qui jaillissent à travers la normalisation et sont traitées par le Pouvoir comme des verrues contre-productives. La seule volonté des grands aménageurs de les faire disparaître (cf. ZAD en tout genre) devrait nous convaincre de leur absolue nécessité. Et si elles ne génèrent pas de l’espoir, elles proposent au moins un sens. Évoluer à rebrousse-poil en fabriquant du temps libre, s’essayer au choix, tenter le libre arbitre, oser, reprendre la terre.
Cependant, nous ne pouvons pas faire abstraction du règne suprême du bitume, de la coupe rase, de l’exonération fiscale et du divertissement.
La politique du changement, c’est à dire les dogmes auxquels le changement obéit, ne se limite pas à ses toupies de béton, ses fumées cancérigènes et ses champs de panneaux solaires. Cette politique induit des définitions du monde et de la vie. Elle suggère que l’existence doit être entièrement tournée vers la production et la consommation, et que même si nous en mourons, c’est pour le bien de tous.
Voilà pourquoi notre Road-Trip n’est pas optimiste. Car derrière les vaches sans corne se cachent des paysans qui se suicident, dans l’ombre de la ZAC s’échinent les ouvriers qui consacrent le tiers de leurs vies aux boîtes de vitesses Volkswagen, par delà le centre commercial se trouvent des cadres de Banques, qui, terrassés par le stress, divisent leurs salaires en deux : 50% loyer, 50% cocaïne.
Ces orientations du sens de la vie présupposées dans les travaux d’aménagement effectués sur nos terres vitales, sont manifestement arbitraires, aléatoires, cupides et sournoises. Rien ne nous oblige à les envisager comme des vérités absolues contre lesquelles il serait vain de lutter. Le désert de béton et d’enseignes commerciales qui se répand devant notre porte pourrait ne pas aller de soi.
Légendes des photos du dossier
1 – Parc éolien de Peyrelevade, des moutons pâturent au pied d’une des six éoliennes. Cette énergie représente un peu plus de 3% de la production d’électricité en France.
2 – Citéa, à Tulle, dévoile son théâtre consumériste sous un ciel menaçant. Depuis plusieurs décennies, ces zones commerciales se multiplient en engloutissant des terres agricoles ou en germant sur les ruines d’une usine.
3 – Les pommiers et la ferme s’effacent sous la marée blanche des filets de protection. Les cueilleurs s’affairent dans les rangs, les pommes n’ont pas une tâche.
4 – Un tas de verres usagés laisse apparaître l’incinérateur d’Égletons au second plan. L’incinération est une solution de plus en plus retenue pour le traitement des déchets. Ces derniers ne disparaissent pas, ils se transforment en mâchefers, cendres et fumées.
5 – L’eau de pluie est restée prisonnière sur une immense dalle de bitume vierge de la ZAC de La Montane à Eyrein. Plus de 500 000 m2 la composent, dont la moitié est toujours inoccupée.
6 – Face au cimetière de Bar, une coupe rase domine la vallée. Paysage désormais ordinaire. Qu’adviendra-t-il de ces parcelles ?
7 – La centrale photovoltaïque du Gros-Chastang, inaugurée le 18 septembre 2015 par François Hollande, s’étale sur 17 hectares. 37 000 modules solaires ont été montés.
8 – Elles nous regardent… Sans corne.
Nicolas Guerrier, Pascal Brette et Pierre Esterie (photos)





