Aux lendemains de la révolution française, il est apparu urgent, à la lumière des philosophes, d’armer le peuple d’autre chose que de mousquets et de piques : il fallait qu’il s’emplisse de savoir, qu’il éveille un libre arbitre, qu’il prenne le nom de peuple et s’en défende, quitte pour cela à finir dans la boue d’une tranchée. L’éducation Nationale se constitua dans cet élan, avec ce projet généreux d’instruire gratuitement chaque citoyen. En parallèle à cela, naquirent des mouvements d’éveil de consciences, d’obédiences diverses et variées, républicaines, ouvrières et même catholiques, l’Eglise ayant vite compris que le goupillon ne suffirait pas lui non plus à combattre. Ces mouvements d’éducation encadraient l’Ecole de la jeune République, en complément, s’attachaient à poursuivre le travail, par delà les grilles des écoles communales, pour tous, partout.
Au début du 20ème siècle, on vit se créer des organisations, œuvrant sous diverses formes, dans divers lieux et en directions de divers publics, pour prolonger l’œuvre républicaine. Le siècle dernier vit donc l’avènement de l’éducation populaire. Déjà multiple, aux contours déjà flous, mais constante autour son objet initial : l’exercice d’une citoyenneté éclairée. Ainsi n’est-il pas étonnant de constater aujourd’hui, dans une République qui va mal, que l’éducation populaire souffre aussi. Pas de sa définition, ni de son travail, mais de son utilité sociale. La fin du 20ème a vu une collusion entre les mouvements d’éducation populaire et l’Etat, une sorte de fusion, une perméabilité, les acteurs de l’un étant souvent issus de l’autre. Au point qu’adossés et nourris par un Etat qui vacille, sans plus aucune capacité d’invention, car animée par les mêmes, les grands mouvements d’éducation populaire se dessèchent comme le lierre sur les statues. Se dessèchent mais ont toujours soif.
Et l’éducation populaire dans tout ça ?
Si les deux siècles que nous venons de vivre ont vu cette volonté d’émancipation fleurir en s’adossant au tuteur que constituait le grand projet républicain, lui même né de trop de siècles de servitude, qu’en est-il aujourd’hui ? Dès lors qu’aucune logique manichéenne ne dirige les pensées, qu’aucun modèle ne surnage, sur quoi s’appuyer pour poursuivre la mission civilisatrice populaire, que nous aurons, quoi qu’il en soit, à poursuivre ?
La question de l’accès au savoir n’est plus à l’ordre du jour. Nous ne reprendrons pas nos paniers de livres pour irriguer les campagnes. La question de la médiation non plus d’ailleurs. Il faut en finir avec cette idée de passeur car elle sous entend l’existence de l’être éclairé, qui sait et qui éclaire. Il y a d’autres voies que la lumière, celle d’apprendre à voir dans le noir par exemple. Celle de creuser, de se creuser. Nul besoin de guide pour cela.
L’enjeu d’aujourd’hui est tout autre. Il consiste à savoir où nous nous situons, à appréhender ce monde tentaculaire et tentateur pour en déceler les failles. Nul projet de construction collective autre que celui de s’immiscer, de se nourrir de tous les espaces. C’est un travail harassant et exaltant en même temps puisqu’il permet que fleurissent nos identités.
Il n’y aura donc pas un nouveau modèle de ce que fut l’éducation populaire, mais des milliers d’initiatives, inassimilables, des chantiers vains, et des routes hasardeuses. Nous ne sommes pas des révolutionnaires, l’heure de la reconstruction n’a pas sonné. Nous devons continuer de creuser. Alors creusons. Creusons nos sillons.
Jean-Marc Vareille





