Si je vous dis que Lyon a battu Marseille sans autre précision, il y a de fortes chances pour que vous pensiez tout de suite que nous sommes en train de parler foot. Pourtant je n’en ai rien dit, et il pourrait tout autant s’agir d’un match de rugby d’une division obscure, d’une émission d’Intervilles (je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans…) voire, pourquoi pas, d’une épique bataille moyenâgeuse ! Mais nous visons dans un récit une forme de fiction collective où une foule d’idées dominantes remplissent les blancs que nous laissons.
Ainsi, à la lecture du titre de cette chronique, beaucoup se diront que nous allons parler de progrès technique et de croissance économique, parce que nous vivons dans une société qui a fait de ces deux notions ses valeurs cardinales. Et ils auront raison, au moins partiellement. J’ai moi-même dit pendant longtemps que pour me définir politiquement, plutôt que de choisir un mot en « o » (écolo, socialo, bolcho, facho, poivrot…), je préférais un mot en « ant » ; je me disais décroissant. Décroissant au sens économique, et plus particulièrement au sens de la consommation. Je préfère maintenant dire que je suis déconsommant, c’est toujours un mot en « ant », ça sonne moins bien, mais ça permet de s’extraire de l’idéologie dominante et implicite que l’on cherche justement à combattre !
Mais peu importe le mot, annoncez à un dîner de famille ou entre amis que vous êtes décroissant ou déconsommant, la sentence sera immédiate et implacable : « Mais alors t‘es contre le progrès ! Tu voudrais qu’on s’éclaire à la bougie ! T’es pourtant bien content de les trouver, les progrès de la médecine quand t’es malade ! » Pour un peu vous seriez accusé de vouloir la mort du petit dernier qui a du mal à se remettre de sa dernière bronchite asthmatiforme, alors que vous préféreriez clairement qu’il décède par étouffement au Nutella ! Mais comme progrès et croissance ne sont vus que sous leurs aspects technique et économique, le lien est logique : les deux se sont toujours alimentés l’un l’autre.
Bien sûr que le progrès a amélioré les conditions de vie de l’humanité, bien sûr qu’il a prolongé l’espérance de vie. Mais, associé à la croissance économique et orchestré par les rouages du capitalisme industriel puis financier, le progrès technique ne profite pas équitablement à la population humaine. Et quand bien même, dans un monde aux ressources limitées, la croissance de la consommation comme moteur et carburant du progrès technique est mathématiquement une hérésie, une vue ultra courtermiste.
Alors on jette le progrès avec l’eau du bain ? Bien sûr que non ! Disons juste que le progrès technique ne vaut que s’il est couplé à un progrès social, voire sociétal. Et la croissance économique dans tout ça ? Celle-là on peut la jeter avec l’eau du bain, c’est mathématique, c’est implacable, c’est juste ça ou la fin de l’humanité ! Mais ne sortez pas les bonnets de nuit, ce n’est pas triste, ce n’est pas démoralisant, c’est juste qu’il faut changer de récit dominant. Oui je suis pour la croissance : la croissance du bonheur, la croissance de la relation à l’autre, la croissance du lien avec le vivant. Finalement, progrès et croissance ont toujours fait bon ménage, il faut juste que l’on sache de quoi on parle !
Michel





