
Ma mère me répète souvent cette phrase les dimanches soirs quand je m’apprête à la quitter pour regagner mon logis, la bagnole chargée de légumes et de bocaux. Prends soin de toi…
Certes pour une mère il va de soi que la santé de sa progéniture est une préoccupation permanente, toutefois, s’il y a un conseil qu’il n’est plus utile de proférer à qui que ce soit, c’est bien celui de prendre soin de soi. Je parle évidemment des congénères issus du milieu social que je fréquente, et donc, fatalement auquel j’appartiens. Comment vous les décrire ? Il s’agit d’une sorte de classe moyenne dont les résultats d’examen (qu’ils passent régulièrement) se situent le plus souvent dans la fourchette indiquée. Par exemple, dans ma classe sociale on a toujours une note de cholestérol située entre 1,7 et 2,3, note qui n’appelle aucun commentaire désobligeant du médecin du genre : « Peut mieux faire ».
Ainsi donc, disais-je, ces gens là n’ont aucun besoin qu’on leur rappelle de prendre soin d’eux puisque prendre soin d’eux, c’est leur activité principale, leur obsession quotidienne, leur préoccupation journalière. Alimentant ainsi les sujets de conversations les plus essentiels lorsqu’ils s’invitent les uns les autres en leurs dîners ennuyeux. Et que je te m’organise un programme de loisirs mâtiné de cours de sophrologie, de week-ends de thalasso-bio-ayurvédo massages bienfaisants, et que je te me calcule ma ration de boulgour au prorata du nombre (calculé lui aussi !) de calories que j’ai dépensé, et que je te conseille le nouveau shaman homéo-osthéo-réflexo-épilogue, et que je m’extasie sur les bienfaits d’une alimentation bio-vega tout en revendiquant (faut pas déconner) des palais de fins gourmets que ma condition sociale m’impose.
Ça cultive son corps, ça ne fait plus d’excès, ça sature en frustrations, ça fabrique des vies dont la seule tension est le culte de l’être sain… Sauf que ça oublie un truc, ça cultive pas sa tête ; cette nouvelle race de bio-bio, certes ça va s’extasier devant du beau et de l’esthétique qu’on leur sert avec les mots qu’il faut dans des lieux aseptisés, mais je veux dire ça réfléchit pas plus que ça sur le reste du monde (j’entends par l’expression « le reste du monde » tout ce qui n’est pas eux, tout ce qui dépasse leurs corps), ça s’en foutrait même un peu du reste du monde que ça m’étonnerait pas. Par exemple, ça peut verser une larme sur un gamin de trois ans échoué sur une plage, ça peut pousser des oh !! à l’élection de Donald Trump, mais, ça dure pas… Hé non ! j’ai pas l’temps ! J’ai yoga ! Bon, mais sur le plan géopolitique c’est creux comme une coquille d’escargot dans le jardin de ma mère (oui ma mère utilise le même anti-limace que les GI’s américains utilisaient au Viet Nam pour faire sortir les Viêt-Cong de leurs tanières, c’est dire si ça rend l’escargot docile !). Alors que moi, le moindre événement géopolitique me fout en l’air ; tenez l’autre jour, j’apprends qu’Angela Merkel va accueillir des migrants, et bien ça me fait pleurer, le courage de cette brave femme face à l’indifférence générale, ça me touche autant que le courage qu’avait eu, à son époque la pauvre Margaret Thatcher face aux terroristes irlandais.
En fait, je m’emmerde avec mes congénères. J’ai bien essayé trois minutes de m’intéresser à leurs corps, leur préoccupation existentielle quotidienne, mais j’avoue que ça m’ennuie profondément. Non pas que mon corps à moi (que je trouve très beau et je vous emmerde !) ne me préoccupe pas, non, simplement j’arrive pas. J’arrive pas à être normal dans cette classe sociale. Je suis ni un surdoué ni un mauvais élève mais c’est comme si j’avais sauté une classe sociale… ou redoublé.
En tout cas, j’avais besoin de me lâcher, de vous faire cette confidence. C’est mon nouveau naturopathe qui m’a conseillé d’écrire, et j’avoue que vraiment, ça fait du bien. Bon, je vous laisse, j’ai piscine.
Ructor Vigo




