
Mardi 30 octobre 2018, 7 heures 45, au milieu de la voie qui contourne la médiathèque Éric Rohmer à Tulle gît un fragment de plaque en plexiglas. À moins de trois mètres de là, en bordure de la pelouse qui s’étend au pied de la rampe d’accès à la médiathèque, le cadre métallique, support de ladite plaque, est vide. Y demeure fixés les angles en matière plastique qu’il en reste.
Samedi 1er décembre, temps maussade. Je reste planté, une bonne demi-heure durant, juste au pied de ce pan incliné qui conduit à l’entrée du bâtiment. J’attends à côté du support vide. Les personnes qui passent par là savent-elles ce qui figurait sur la plaque ? Avec un peu de patience, car il y a peu de piétons à ce moment, je parviens à interroger une quinzaine de personnes. Aucune n’en a la moindre idée !
Sur la plaque en question étaient gravées une photo prise à Paris le 17 octobre 1961 et quelques lignes rappelant que ce jour-là avaient été tués par balles, par coups violents et par noyade dans la Seine deux cents Algériens lors d’une manifestation non-violente réclamant l’abrogation du couvre-feu décrété à l’encontre de la communauté algérienne. Ce massacre avait été perpétré par les forces de l’ordre sous l’autorité du préfet de l’époque, Maurice Papon.
La plaque installée en ce lieu de passage, entre la gare et l’un des tout premiers espaces gratuit de diffusion culturelle de la Corrèze, et néanmoins plutôt discrète, avait été dévoilée 5 ans plus tôt, le 17 octobre 2013. L’initiative en avait été suggérée au conseil municipal de Tulle par un groupe de citoyens, membres de Peuple et Culture, de la Ligue des Droits de l’Homme et élus tullistes. Qui plus est, le conseil municipal d’alors, mené par Bernard Combes, avait adopté une motion visant à faire reconnaître la responsabilité de l’État français dans cette tragédie.
On ne saura sans doute jamais si l’acte de destruction relève du vandalisme pur ou d’une intention délibérément nuisible face à tout signe d’essence citoyenne et politique qui rappelle ce qui a longtemps été gommé de l’histoire nationale, dont l’histoire coloniale.
Car à Tulle, d’aucuns considèrent que la mémoire, historique, sociale et politique, imprègne depuis trop longtemps les esprits. Que cette prégnance jugée excessive empèse la vie publique.
Deux semaines avant cet acte pitoyable, la ville de Tulle et la médiathèque intercommunale recevaient l’écrivain et réalisateur Mehdi Lalaoui accompagnée de Monique Hervo, qui a vécu, de 1959 à 1971, aux côtés des immigrés majoritairement d’origine algérienne dans le bidonville de la Folie à Nanterre. Plusieurs de ses photos d’époque témoignant d’une vie des plus précaires ont été exposées à la mairie de Tulle. Exposition sans doute trop confidentielle.
Monique Hervo avait participé à la manifestation parisienne des Algériens, le 17 octobre 1961. Âgée de bientôt 90 ans, elle a gardé une mémoire vive de ces années. Aujourd’hui, elle vit encore sans confort, dans une caravane au fond d’un camping de l’Oise.
Didier Bertholy




