
Même au cœur de l’été, les nuits peuvent être bien longues lorsqu’on ne dort pas. Il n’est pas question d’insomnies, il est question de travail nocturne.
Elle avait trouvé ce petit boulot saisonnier pour améliorer son ordinaire d’étudiante : huit heures, trois fois par semaine dans un hôtel tulliste. Au petit matin, elle quittait cet immeuble sans personnalité, n’avait qu’à traverser la chaussée pour se pencher au dessus du parapet et constater que la Corrèze s’épuisait un peu plus chaque jour au milieu de son lit. Les quais sont déserts, l’été, à cette heure matinale.
Les muscles fatigués, la tête lourde, le regard brumeux : cet état étrange, cet entre-deux après la nuit blanche, cette sensation de ne plus habiter tout à fait son corps, ce corps pas encore prêt à accueillir le sommeil. Et puis il faut prendre la voiture, rouler une vingtaine de minutes sur de petites routes sinueuses avant de s’étendre, enfin, sur le lit et laisser fuir une nouvelle journée sous un soleil généreux pour les autres. Ce soir, dès une heure avant minuit, il faudra à nouveau se montrer accueillante pour les clients, concentrée sur la procédure de réception, attentive aux appels malgré le bruit de l’aspirateur, appliquée au pliage du linge de toilette et de table, vigilante vis-à-vis des importuns, véloce et réactive en cas d’imprévu, disponible pour la livraison du pain – à la mie « câline » – et des viennoiseries, ponctuelle et organisée pour préparer le petit déjeuner à 8 € : passer le café sur le café restant de la veille, faire décongeler des croissants, sortir les tranches d’un jambon Herta de leur emballage plastique et les disposer sur des plats.
Enchaînement mécanique de tâches. Seule, dans cet immeuble, à veiller. Ne pas s’asseoir, ce n’est pas permis. Il n’y a pas de siège derrière la banque d’accueil. Ne pas actionner la climatisation malgré l’atmosphère étouffante en cet été caniculaire. D’ailleurs, le patron a collé un post-it près du commutateur : « NE PAS METTRE LA CLIMATISATION EN MARCHE ». 23 heures – 7 heures, tels sont les horaires de travail. Pourtant il faut arriver une quinzaine de minutes avant pour prendre les informations de la collègue de l’après-midi et du soir, et, le matin rendre compte à la patronne des évènements de la nuit avant d’être libérée, vers 7 heures 15. Il faut aussi serrer les dents pour supporter commentaires et allusions d’inspiration plus que douteuse.
Dernière nuit. Vivement 7 heures. Sauter dans le train de 8 heures pour Paris, maigre paie en poche, et dormir, bercée par le roulement si particulier de la rame sur les rails. C’est le patron qui se présente peu avant l’heure attendue. Il sait pourtant que la jeune femme est pressée mais il use de tous les prétextes, jouant de l’intimidation, pour retarder son départ : je voudrais faire le bilan de ces deux mois avec vous, et puis pourquoi n’avez-vous jamais de questions à poser, d’ailleurs je me demande si ce que vous avez mentionné dans votre CV est la vérité. Ah, non, Mademoiselle, je ne peux pas vous remettre votre chèque aujourd’hui : il faut que vous signiez le reçu pour solde de tous comptes. Non, Mademoiselle, il n’est pas prêt. Repassez demain. Ah ! Oui, vous partez. Eh bien, lorsque vous reviendrez à Tulle, passez signer le document et je vous remettrai votre bulletin de salaire et votre chèque.
J’entends souvent parler de désinvolture à propos de la « génération Y ». J’ignore quelle peut être cette « génération Y » mais je sais que ces « créateurs », ces « entrepreneurs », ces « forces vives », ces « piliers de notre économie » sont bien loin de tous se valoir quand ils valent autre chose que le montant de leurs actifs. Partout on promeut le tourisme et partout on soigne son image. Ce qui se passe dans les coulisses de certains établissements ne regarde personne. D’ailleurs, il n’y a rien à voir.
Si tu cherches un job d’été, je connais une adresse. Tu te satisferas de moins de 10 € bruts de l’heure, mais tu disposeras de tes journées…
Blanche Neige



