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La Trousse Corrézienne

LTC 25 · 5 juillet 2019

La mine grave

« La mine grave »

La mine grave et les joues blanches, c’est soucieuse qu’elle y va, ce matin. Point de lapin en retard. Juste le flux qui se dirige vers l’entrée, prêt à l’entraîner dans la grande chute.

Elle ajuste la cordelette qui resserre à sa taille sa robe gris foncé. C’est une nouvelle qu’elle a eu pour ses seize ans ; il fallait bien remplacer la première qui devenait vraiment trop petite ! Déjà elle met le pied dedans. Les autres se tassent un peu et se referme la porte en coulissant. Devant elle.

Peut-être est-ce pour ça ? Parce qu’ils sont trop tristes les autres ? Peut-être est-ce pour se cacher qu’ils se retournent face à la porte ? Comme elle à présent et pour sa première fois… Oups ! L’ascenseur les plonge toujours avec autant de soudaineté ! Son estomac se repositionne… Et elle a un instant l’impression que son corps s’allonge…

Regarder l’impassibilité de certains visages, scruter les rides malicieuses, les moindres inflexions qui expriment soudain un quelconque sentiment, elle préfère s’en passer aujourd’hui. Elle ajuste son foulard et le serre un peu plus sur son crâne. Son contact sur sa nuque lui rappelle la main qui l’avait si doucement caressée…

« Élise ?

― Léon ? Que fais-tu ?

― Élise, tu sais que tes yeux, ils me font rêver ? »

Elle avait senti un vent chaud comme ça n’existe pas traverser son corps par les deux sens à la fois, comme s’il était lui-même un puits sans fond ! Et elle était restée là, sans bouger, à sentir la tension si suave qui montait de leurs regards unis… Léon posa sa bouche sur la sienne.

Ses paupières baissées face au défilement de la paroi, elle serre ses lèvres entre ses incisives et cherche de sa langue la présence de Léon. Mesure-t-on son bonheur à sa crainte de le perdre ? Sans doute son traumatisme y était pour quelque-chose.

Ça ne fait pas même un an… Elle l’avait entendu le grésillement, elle l’avait vu l’effritement, pourtant… « Tu ne trouves pas que ça miette ? » Elle n’eut même pas le temps d’acheminer ses mots de son cerveau à sa bouche… Le plafond s’effondra sur elle et ses camarades. Respirer la poussière. Supporter la chaleur. Ceinte d’immobilité et de noir total, échanger des plaintes et des pleurs. Être transformée en remblais vivant… Élise au pays des horreurs. Des heures avant que son sauveur de père ne parvint à la dégager. On lui a dit trois jours. Ce ne fut pas trop longtemps pour elle. Puisqu’elle était vivante.

Et remonter par cette maudite échelle de quotidienne angoisse fut cette fois un supplice divin.

Ascenseur. Pourquoi s’inquiéter maintenant ? Les choses se sont bien perfectionnées ! Il n’arrivera rien à Léon… Elle lève ses yeux vers la grille de la cage qui la sépare de cette paroi vibrante, qu’elle a elle-même ravalée.

Elle se force à croire que chaque jour il remonterait, fier de son travail, et que son sourire serait une lumière, et qu’ils pourront s’aimer, et qu’ils se marieront, et qu’ils auront… quinze enfants !

Et elle leur conterait cette histoire du beau livre neuf de sa cousine, cette histoire d’Alice qui descendait dans les entrailles de la Terre !

Soudain son propre poids l’écrase. Elle rétrécit ! Jusqu’à l’arrêt. Grincement. Ouverture des portes. Ses camarades la bousculent alors qu’elle reste immobile…

« Allez mon Élise, c’est les dernières… » Elle observe à la lueur de sa lampe le visage buriné de Julie, ses yeux si clairs sont cernés d’une expression de fou. Les nuits si courtes, le travail incessant ont creusé des labours dans sa peau… « Pourquoi les dernières ?

― Parce qu’ils veulent nous sortir à nous, les femmes, tiens ! »

Là ce sont les plissements des paupières qui resserrent ses pattes d’oie, c’est comme ça qu’elle sourit, pense-t-elle… Julie en retour fixe Élise… « Finis les wagonnets ! Et qu’est-ce que tu me regardes comme ça, petite ? T’es pas contente du progrès ? »

Le visage de Léon vient lui sourire dans l’obscurité de la galerie, tel un gros chat facétieux… Élise se dit alors qu’elle l’aimait, le progrès, que peut-être elle aurait de la chance encore. Qu’elle n’aurait pas, plus tard, comme Julie, comme son père et les autres, dans ses poumons ces veines de charbon qui tuent, et sur sa peau ces tranchées que la mine grave…

Arnaud Rakitch

Du papier, des crayons, pas de pubards.

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