Attention, envahisseurs !
Les anciens se désolent encore de la disparition des écrevisses autochtones (à pattes blanches ou rouges?) dans nos ruisseaux corréziens, dont leurs congénères débarquées d’outre-atlantique à la fin du XIXème siècle, ont eu raison. Restons encore au bord du cours d’eau : on y observe désormais une plante aux feuilles pointues, de plus en plus familière tant elle a la faculté de se multiplier facilement. C’est la renouée… du Japon. Mais de l’Orient nous viennent aussi d’autres drôles d’énergumènes. Qui, à défaut de le déterminer, n’a pas au moins entendu parler du frelon… asiatique, cet affreux insecte qui décime nos sympathiques abeilles ?
L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a défini l’espèce invasive ou envahissante comme « espèce allochtone dont l’introduction par l’Homme, l’implantation et la propagation menacent les écosystèmes, les habitats ou les espèces indigènes avec des conséquences écologiques, économiques ou sanitaires négatives. » C’est une définition communément admise par les institutions publiques comme par la société dite civile. Définition jamais questionnée.
Pourtant : « invasive », « envahissante », « menacent », « propagation », « négative » pour l’UICN, ou encore « nuisible », adjectif relevé ici ou là… Ainsi les espèces dites invasives ont tous les caractères que présente la figure de l’ennemi. Nous prêtons consciemment ou inconsciemment à des espèces qui n’ont rien demandé une intention malfaisante et les pires projets qui soient. Voilà une acception qui devrait interroger.
Mais à propos, quel est l’objet du danger, de la menace ? Les « écosystèmes », les « habitats » ou les « espaces indigènes », nous explique l’UICN. On désignera ailleurs la biodiversité et l’environnement.
En résumé, et dit de façon plus directe et exagérée à dessein (quoi que), d’un côté les milieux dits naturels, vulnérables, exposés et, de l’autre, les monstres prédateurs, sans foi ni loi. Les mots dont nous usons nous entraînent souvent à notre insu dans des contrées étranges. Les mots sont habiles à nous trahir. C’est ainsi que nous traitons, au sens figuré, les herbes de « mauvaises » et que nous persistons à les traiter, au sens propre. C’est ainsi que les campagnes de chasse aux « nuisibles » et autres « ravageurs » se perpétuent. Car nous avons aussi nos propres espèces « envahissantes » quand celles-ci gênent les activités humaines, surtout dans leurs performances économiques.
Pour revenir à cette notion d’espèce invasive ou envahissante, faut-il rappeler, et l’UICN l’indique dans sa définition, que c’est bien sûr l’homme – l’UICN l’écrit avec un « H » majuscule, l’emploi des majuscules n’étant jamais neutre – qui est responsable de leur dispersion. Doit-on aussi souligner que, si l’on prend la définition de l’UICN à la lettre, la première espèce invasive est l’homme lui-même ? Encore faut-il faire la part des choses en considérant les effets incomparables qu’a produit d’une part l’extension de l’humanité depuis l’émergence du genre Homo il y a deux millions et demi d’années et, d’autre part, l’exploitation massive et généralisée par l’homme « moderne » des ressources du globe depuis deux siècles et demi.
Au stade où nous en sommes, puisque le péril nous guette tous sur cette planète, nous pourrions, nous, humains, faire œuvre de bienfaisance à l’égard, au moins, du règne animal dont nous sommes issus en écoutant certains représentants antispécistes. Ceux-ci, scandalisés par l’ampleur du mal qui domine la vie des animaux sauvages, de la maladie à la prédation en passant par les catastrophes naturelles, empreints de commisération envers ces milliards d’animaux de toutes espèces soumis au danger omniprésent, considèrent préférable de les éradiquer. Si, si.
Didier Bertholy





