
Quand arrive la cinquantaine comme moi bientôt… Comme moi déjà, il arrive fatalement qu’un matin, au sortir de la douche, on croise dans le miroir une vision de profil qui appelle irrémédiablement le commentaire suivant : « c’est quoi ce bide ! » On tente alors de s’offrir une vision de face qui elle, appelle une deuxième réflexion : « Hola putain, c’est quoi ces bourrelets ! » Enfin, en approchant sa gueule du miroir, arrive la troisième réflexion « Hola, putain, c’est qui ce mec! ».
C’est fort de ce constat matinal qu’on décide de se reprendre en main. On s’inscrit au club de remise en forme du coin, on prend l’abonnement annuel à six cents euros, on s’inscrit pour trois, non, pour quatre fois par semaine, on soulève de la fonte, on court sur un tapis roulant, on tire sur des élastiques, on se trémousse sur de la musique de supermarché en essayant d’imiter les gesticulations du guignol de service qui sert de chef d’orchestre… Bien sûr, avant ça, on est passé chez Décathlon pour s’habiller tout en lycra fluo, des vêtements qui respirent, eux, sans tousser, enfin bref, on est bien décidé à faire mentir ce putain de miroir, et, tous les matins, on monte sur la balance pour constater les progrès. On se met en même temps à bouffer moins, mieux, varié, bio, local, équilibré, plus sain, plus cher, mais on s’en fout, on l’a échappé belle. Le weekend, on va courir avec des potes, faire du vélo. Comme ça suffit pas, on prend un coach personnalisé… (un coach personnalisé c’est comme un entraineur dans une association où tu paies cinquante euros à l’année, sauf que là, il te parle que à toi, il te donne des conseils que à toi, et toi, tu lui donnes cinquante euros que à lui, et tous les mois…) Enfin bref on dépense et on se dépense. On espère ainsi retarder la déchéance physique qui finira de toute façon, inexorablement par nous rattraper ; on essaie d’oublier « que le temps, quotidiennement, nous vole quelque chose, la poignée de cheveux et l’ivoire des dents »*.
Curieusement, et je m’en étonne, il ne nous arrive jamais qu’un même matin de la cinquantaine rugissante, en se regardant dans le miroir, on se dise de la même manière : « Putain mais qui c’est ce con ? » On approcherait son visage de la glace en disant : « Mais c’est que je suis en train de devenir con, moi ! ». Alors ce serait chouette qu’avec le même enthousiasme, le même engouement, on se concocte un petit programme de remise en forme intellectuelle, qu’on descende à la librairie pour prendre pour six cents euros de bouquins : « Vous m’en mettrez trois, non, quatre par semaine » qu’on se prenne un abonnement au cinoche du coin, qu’on aille voir des spectacles et qu’on passe ses weekends avec des potes à disserter sur Deleuze ou Bourdieu. Et tous les soirs on monterait sur une balance qui mesure la connerie, en espérant que notre ignorance crasse ait reculé des efforts intellectuels consentis. Tu rentrerais chez toi le soir, et ta femme t’attraperait par le bras en te regardant attentivement, et te dirait : « Mais chéri, tu serais pas en train de devenir moins con ? » On se soucierait enfin autant de sa capacité d’analyse et de compréhension du monde que de son indice de masse graisseuse. Les femmes se retourneraient dans la rue en disant à leurs copines : « t’as vu le mec qu’on vient de croiser… Il avait une de ces intelligences ! » On aurait aussi des coaches personnalisés, qui nous concocteraient des programmes de remise en forme, des circuits training où alterneraient des séances d’étude comparée de la théorie de Spinoza et des phases de récupération sur le thème de l’influence de la nouvelle vague sur le cinéma coréen. Et on se retrouverait tous les ans pour une grande rencontre populaire, la « Tulle Brive Culture » au cours de laquelle on disserterait sur les vertus comparées de l’accordéon et la littérature.
Je sais, je sais, tout cela relève de l’utopie : on n’a pas encore inventé des miroirs qui reflètent l’intelligence ; en fait le miroir il réfléchit et il s’en fout, que toi, non. Pareil pour les balances, pas de système de mesure de l’intelligence. C’est dommage ! Il nous reste peut-être les urnes : on mesurerait l’intelligence à ce qu’on met dedans… ou à ce qu’on ne met pas… Et le constat, aujourd’hui, c’est qu’on n’a pas fini de courir…
RUCTOR VIGO
*Léo Ferré : « Ne chantez pas la mort »
Oui, oui, je suis cultivé et je vous emmerde !
Ructor Vigo




