Dans « Miette »¹ Pierre Bergougnioux trace la dureté des hautes terres et de la vie des hommes qui y sont accrochés, et sa fin commencée au début du vingtième siècle. C’est aux alentours de 1930 qu’il situe Baptiste, opiniâtre, rude, en lutte constante avec le sol, décapant, plantant, jour après jour, et transformant ses landes en forêts de Douglas, conformément aux conseils du forestier Marius Vazeilles. « Personne, après lui, n’accepterait plus de disputer sa vie au sol ingrat des solitudes nul homme de mener le soc sur le rocher (…) Il a vu, quand il devenait l’aîné, qu’après lui, le lien, l’aliénation de trois mille ans dont il était l’incarnation allait se rompre »¹.
L’équilibre de la vie rurale sur le plateau repose, pendant plusieurs siècles, sur l’existence d’une production agricole maigre, reflet d’une maigre valeur agronomique des sols acides et peu profonds, alliée à l’émigration saisonnière des hommes partant vendre leurs bras au loin. Début du vingtième siècle, les possibilités de migrations saisonnières se raréfient, non compensées par les ressources récentes du négoce de vin. Les migrations deviennent permanentes, la population diminue, les landes sont moins exploitées. Sans pâturage, sans entretien, les landes se boisent naturellement. Les migrations permanentes complexifient les successions. Les partants restent attachés, souvent fortement, aux paysages apprivoisés sur de si longues générations : les héritiers urbains conservent leurs terres.
De cette rupture d’équilibre naît la forêt. Le vide s’emplit. En 1904, la surface boisée représente 5 % de la superficie du plateau. 54.7% actuellement dont 60 % de résineux. Entre 1904 et 1980, la forêt a crû de 844%².
Avec deux temps essentiels.
Le premier temps fort, à la sortie du dix-neuvième siècle. La population décroît, la callune se développe. Le début du vingtième siècle est au reboisement. Les surfaces forestières représentent moins de 20 % de la surface nationale. Les forestiers voient alors la forêt comme héritière du système agraire qui disparait, la constitution d’une forêt productive comme un progrès, là où de mémoire humaine, aucun arbre – sinon rabougri – n’a poussé ³.
Cette volonté forestière rencontre Marius Vazeilles, forestier, socialiste qui se propose de défendre les intérêts économiques des petits et moyens paysans³. La forêt du plateau sera une forêt paysanne, plantée, comme P. Bergougnioux le décrit, par ses paysans, plant par plant, avec des aides de l’Etat. Celui-ci soutient, certes, mais l’initiative est pour une grande part portée par la population locale et a vocation à faire naître un nouvel équilibre rural. Le taux de boisement est de 25% en 1946. Avec, dès cette époque, une majorité d’enrésinement, ceux-ci étant donnés comme les mieux adaptés aux conditions édaphiques locales. Ceux-ci étant le progrès d’alors.
Second temps, deuxième moitié du vingtième. L’exode s’amplifie. La terre change de main. Ce sont maintenant les héritiers citadins, bénéficiant des aides du Fond Forestier National, qui plantent les parcelles héritées. La forêt devient un placement financier pour des investisseurs.
En moins de cent ans, le plateau a changé de figure. La surface boisée est de 54.7%, avec 56% de résineux, une majorité de Douglas dont la gestion est souvent « en futaie régulière, monospécifique ». La gestion industrielle des boisements est extérieure au territoire, et ses effets induits intérieurs (dégradation des routes, effets sur la qualité des eaux, paysage, etc.). Le plateau a vécu une croissance forestière exceptionnelle, tant en quantité (surface boisée) qu’en qualité (production dominante de Douglas). Et a perdu la main sur sa gestion forestière.
Mais le plateau est aussi le plateau de la résistance et de l’invention, un tissu social. Comme me disait un associé d’Ambiance Bois « si je suis venu ici, c’est pas pour le climat ». Alors une partie de ses habitants qui restent ici pour l’avoir choisi réclament et clament qu’ils ne se suffisent pas d’une gestion industrielle verte par la maîtrise des mots (biomasse, bioénergie, etc.) sans rien perdre de ses logiques externes. Les effets pervers des plantations industrielles sont connues maintenant autant que ceux de l’agriculture du même nom. Et c’est une autre modernité forestière qui est exigée. Pour ses habitants.
Il était une fois est une histoire en cours.
¹ Pierre Bergougnioux, Miette, éditions Gallimard
² Rapport sur l’état de nos forêts et leurs devenirs possibles, par des habitants du plateau de Millevaches – novembre 2013
³ Raphaël Larrère, Désertification ou annexion de l’espace rural ? L’exemple du plateau de Millevaches, Études rurales n°71-72, éd. EHESS, juil.-déc. 1978, p. 15.
Mamielala




