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La Trousse Corrézienne

LTC 49 · 1 janvier 2024

Diviser pour mieux régner

Diviser pour mieux régner — La Trousse corrézienne n°49

Abandon des tontes de pelouse, cabanisation, tentatives de création d’écoles alternatives, élevages de chèvres au pays des vaches, se mêler de politique. Les accusations contre les néo-arrivants sont nombreuses et parfois fondées. Mais qui ça dérange ? D’après un article paru dans L’Obs en juillet 2023, plus que les populations locales, ce seraient « le gouvernement et les services de renseignement, de plus en plus hostiles 1 » aux nouveaux arrivants de Corrèze.

Des conflits ? Une réalité contrastée ma mère et moi… Les locaux se laissent faire, ils sont résignés. Ce sont ceux qui viennent s’installer qui se sentent responsables. Les Deux Corréziennes ont accepté de me donner nouveaux foutent le bordel mais pour défendre leur ressenti en toute subjectivité, sur les le territoire. » relations entre locaux et nouveaux. Sylvie est née ici, elle vit avec son conjoint à Selon Sylvie, c’est difficile dans le milieu Neuville. Ses parents étaient éleveurs de veau agricole traditionnel de voir débarquer des d’Italie, elle n’a pas repris l’exploitation et loue nouveaux, souvent beaucoup plus jeunes, qui ses terres à des agriculteurs. Employée à Tulle, font autrement. Cela vient toucher les syndiquée « mais pas active dans le syndicat ». habitudes incorporées localement. Pour Élise, Au moment des manifs contre la réforme des ce qui lui importe est de constater que des retraites, Sylvie m’avait surprise par sa néoruraux s’installent et sont attentifs au participation régulière alors que moi, « néo et territoire, sous-entendu comme elle-même politisée », je ne trouvais pas le temps de m’y l’est. Les paroles ne se contredisent pas, elles rendre (comme quoi, bien sûr moi aussi je montrent des points de vue différents. tombe dans le panneau des étiquettes). Sylvie pense que « c’est surtout dans le monde Des positionnements divers, une agricole [qu’on cible les différences avec les histoire corrézienne « alter » nouveaux]. Ici les gens se connaissent, quand quelqu’un de nouveau arrive ils ont Par exemple, en Xaintrie, il existe une forte l’impression qu’on vient chez eux. Souvent mobilisation contre le projet de captage unique l’intégration ne se fait pas, en tout cas pas pour de l’eau dans la Dordogne. Mais, c’est une les anciens. On ne peut rien leur dire sinon : « tu diversité arrives et tu veux commander », « Les gens de la opposition au projet, en particulier, de la ville avec leurs idées… » Mais il y a de la place Préfecture et l’agence de l’eau, qui va à qui se libère. Avant les enfants reprenaient les l’encontre d’une orientation voulue. En effet, exploitations. Maintenant, pas toujours. Ça c’est une assemblée très variée qui a empêché peut quand même être vécu comme la tenue du conseil communautaire le soir du quelqu’un qui vient prendre la place, mais c’est 9 décembre 2021 à Albussac 2 . Je le sais, j’y étais. plus facile maintenant. Pour transmettre les Il y avait des agriculteurs, selon La Montagne, fermes, les anciens sont obligés de céder. les JA (Jeunes Agriculteurs), la FDSEA Quand il n’y a pas de changement d’activité (Fédération départementale des syndicats aussi, les nouveaux sont plus vite intégrés. Et d’exploitants agricoles), et leurs tracteurs. Des puis les difficultés viennent souvent de la part canons à bruit pour effrayer les oiseaux, des des voisins. Ceux qui font la passation sont barbus écolos, des mamies vénères d’ici ou contents d’avoir trouvé un repreneur. » Mais, d’ailleurs, avec des pancartes rigolotes, des c’est le voisin qui perd ses habitudes et se familles néos un peu embourbées. Il y avait retrouve face au nouveau, sans avoir rien aussi des élus bien locaux, même s’ils avaient demandé. choisi de s’opposer à l’intérieur du conseil plutôt que dehors dans le froid. Cette Élise aussi est d’ici. Après un BTS production opposition était encore très vive lors de la agricole à Objat, elle décide de reprendre les réunion publique du 26 septembre 2022 à terrains de sa mamie. Pour elle « c’est Argentat 3 . De la même manière, lors de important de faire vivre le coin ». « Je me suis l’enquête publique portant sur le projet des installée en 2020, sans les aides j’ai mis tout ce éoliennes que j’avais dans l’installation. » Sa grand-mère défavorables étaient largement partagées entre avait un élevage classique de bovin limousin. gens d’ici et gens venant de plus loin. Élise, elle, s’installe maraichère bio. Elle exploite environ 3 000 m² à La Chapelle-Saint-Géraud, et vend sur le marché d’Argentat. Élise a « l’impression qu’il y a de plus en plus de jeunes qui s’installent, surtout des familles, c’est parce qu’on vit dans un endroit cool et épargné ». Elle remarque : « Les nouveaux installés s’inquiètent plus pour le territoire que les gens d’ici. Je fais partie d’AAPLX [association Agir autrement pour la Xaintrie]. L’association vient de gagner son procès en appel [au côté de la préfecture, contre un projet éolien]. Mais regarde, sur toute l’asso nous ne sommes que trois à être originaires d’ici, mon frère,

8 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 49

La réalité historique, d’ailleurs, s’éloigne de la dialectique d’une opposition entre les locaux et les nouveaux. Il y a une histoire des luttes : si l’on parle souvent de la résistance en citant 71 maquis différents, la Corrèze (et le Limousin) a résisté à bien d’autres époques. Jean-Marie Caunet et Jean-Paul Faure ont réalisé un documentaire qui illustre la mémoire des luttes communistes rurales en Montagne limousine : « Solidarité, entraide, lutte des classes, égalité, partage. À travers différents personnages qui témoignent en occitan et en français de cette tradition tenace, on mesure l’impact des événements historiques qui se sont succédé sur la Montagne limousine 4 . » Selon un article de Dominique Danthieux, c’est tout le Limousin qui descend d’« une culture locale rebelle, rétive à toute forme d’autorité imposée de l’extérieur et peu perméable aux influences étatiques du 19 ème siècle et Résistance antifasciste des années sombres ne seraient donc que les manifestations d’une même humaine qui constitue cette tradition 5 . » Résumer une situation politique territoriale par l’opposition entre ceux qui sont nés ici et ceux qui sont arrivés est largement réducteur.

L’importance du vocabulaire

Est-ce qu’on devient Corrézien ? « Mais non, me répond Sylvie, on garde l’étiquette toute sa vie « c’est le Parisien », et bien sûr les enfants en héritent « c’est le fils du Parisien ». » Sachant que « fils, ou fille du Parisien » peut également se dire des enfants de ceux qui ont quitté le pays jeune pour Paris, mais ont gardé une attache locale, une maison familiale. On imagine toutefois, que cette phrase peut contrarier certains. D’ailleurs on peut prendre le contrepoint et argumenter que quand on choisit un lieu et qu’on vient s’y installer c’est plus fort comme engagement envers le territoire que d’y être simplement né. Mais tant que l’étiquette reste une description (factuelle en 2019, les contributions ou pas) cela est peu dérangeant. En revanche entendre parler de « chevreuils » (terme utilisé en Xaintrie pour désigner la jeunesse avec

exogènes. Protestations anti-

cheveux longs et dreadlocks débarquée récemment), ce qui peut être compris comme une menace, est un problème. Car cela cristallise des différences, les stigmatise, en sachant que s’y mêlent autant des conflits de générations, de choix vestimentaires, etc., que d’origine. Et que ceux qui refusent l’utilisation de ces termes sont autant ceux à qui ils sont destinés que des habitants de longue date. Les ressorts sont semblables à ceux de l’immigration, certains perçoivent les nouveaux arrivants comme un danger de changement, de grand remplacement. Ces sentiments existent, oui, et ils peuvent être

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