L’État mène la vie dure aux associations. En Limousin, des assos du Plateau appellent les élus au secours, moderato, et entonnent le chant du cygne.
Un petit garçon sourit. À côté, un panneau indique des jeux gratuits. PAF, une main gigantesque s’abat sur l’écran. Un écriteau signale : « C’était une asso ». Apparaît un autre panneau annonçant des jeux aux tarifs ruineux et le garçonnet a disparu.
Ce dessin animé veut alerter les familles d’un avenir pas rose, et plutôt proche, qui pourrait changer la vie de celles qui consomment des activités associatives. En 2014, l’État a programmé une baisse des dotations aux collectivités : une perte de 11 milliards sur 3 ans. Et les assos redoutent de lourdes baisses de subvention en conséquence. En Limousin, le groupe d’associations du Plateau « Associations-nous », qui diffuse le clip, appelle élus et citoyens à empêcher cette catastrophe.
Prévoyant, ce groupe organise une mutualisation de services et d’équipements entre les associations volontaires. Et il publie en ligne une lettre ouverte adressée aux élus. Ce courrier leur demande un soutien matériel, financier ou humain. Cet appel au secours veut prévenir le désastre venu de l’austérité générale. Mais pas seulement.
L’austérité, l’arbre mort qui cache une armée de bûcherons
L’austérité va faire rougir les comptes en 2015, c’est certain. Et tout un train de mesures ratiboise déjà le monde associatif. La loi de l’Économie Sociale et Solidaire oublie les assos alors qu’elles constituent 80 % de cette économie. La réforme de la formation professionnelle exclut les formations associatives qui ne seront plus (ou très peu) prises en charge. La loi « action de groupe » empêche les assos de représenter en justice des victimes dans les affaires de Santé ou d’Environnement. Bref, l’État déplume les associations. Ces assos du Plateau, elles, n’en disent mot.
Le monde associatif ressemble à un poulailler effrayé. Soit l’asso employeuse s’adapte, et disparaît en SCIC ou en syndicat d’auto-entrepreneurs. Soit elle court vers les mirages de l’innovation sociale ou du crowdfunding. Dans la communication d’Associations-nous, les associations sont des prestataires de services à la population, en manque de subvention publique1. Elles accusent les baisses de financement public. Erreur : celui-ci ne baisse pas globalement mais il sert une autre politique2.
La protestation n’est plus de mise. Et la chose politique effraie, devient taboue. Les conditions politiques étant vécues comme des fatalités, les assos pleurnichent et annoncent elles-mêmes la disparition prochaine de toutes les associations. Des faire-part anticipés, au lieu de vigoureuses protestations ?
Austérité ou autorité, il faut choisir
Que deviennent les citoyens, si les assos, au lieu d’organiser le débat démocratique, s’épuisent à faire tourner leur petit commerce ? Des clients. Comme le garçon du clip vidéo. Le bénévolat, richesse nationale, voit son nombre diminuer, l’année même où « l’engagement associatif » était élevé au rang de grande cause nationale, en 2014. À ce manque de main-d’œuvre, des têtes au PS envisagent d’obliger les jeunes au service civique (800 000 jeunes par année de naissance). Si besoin, l’UMP forcerait les demandeurs d’emploi (et d’autres : les retraités) aux travaux d’intérêt général. Cette main-d’œuvre, contrainte à la cohésion sociale, serait gérée par les assos ou les collectivités. Du travail forcé, avait protesté l’Europe.
Pourtant les associations comptent encore 18 millions de bénévoles, 24 millions d’adhérents, 1,8 million de salariés et pèsent 87 milliards d’euros3. Historiquement, c’est contre l’État que les associations se sont constituées, en lui disputant le monopole de la délibération à propos de l’intérêt général. Rien que ça. Elles s’autorisaient d’elles-mêmes. Aujourd’hui, l’État valse et convole en noces avec l’Entreprise. Et des assos s’efforcent encore de vouloir lui plaire.
Si des groupes comme Associations-nous organisent la rencontre d’élus avec des associations, voici l’occasion offerte de se reconnaître comme sujets politiques, et non comme gestionnaires de misère. Par un constat rigoureux, la situation peut se révéler injuste et inspirer l’audace de la changer. Quand l’avenir consiste à devoir gérer durablement le désastre, toute option vivable ne deviendrait pas tout à fait impossible à imaginer.
- 1 En 2002, le MEDEF affirmait que les associations étaient des entreprises de services subventionnées, ce qui fausserait la concurrence entre acteurs économiques. Ainsi l’idéologie du marché pouvait gangréner le monde associatif, dernier bastion après celui vaincu des services publics. Les propos de ce groupe démontrent la victoire totale du MEDEF.
- 2 Il est notoire que le CICE n’a pas créé les embauches prévues dans les grandes entreprises, et que les dividendes des actionnaires ont augmenté. Merci qui ?
- 3 Soit le chiffre d’affaires de l’agriculture et de l’industrie agroalimentaire réunies en France. C’est aussi le montant du cadeau annuel aux entreprises en 2010, avant le CICE et autres suppléments.
Erratum. Dans un précédent article, l’auteur affirmait que la loi ESS donnait une définition juridique de la subvention. Il voulait dire légale. L’auteur a remercié le lecteur vigilant d’une bière bio, fraîche et méritée.
Éric Jeuna




