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La Trousse Corrézienne

LTC 8, Société · 1 septembre 2016

Calais du 12 juillet au 26 juillet : récit d’une expérience

Calais : récit d’une expérience

Hôtel Beffroi, l’avant-dernier arrêt.

Un petit hôtel, au centre ville. Surtout des Polonais et des Roumains. Des chauffeurs de camion. Des gens de transit, dans un hôtel de transit, d’une ville de transit. Un centre grisâtre dont le « café de Paris » et « le Family Pub » sont l’épicentre de la vie nocturne locale.

Les Anglais et les Irlandais se soûlent dans les pubs anglais. Tous en cours de route, comme les chauffeurs qui boivent des canettes de bière bon marché dans leur chambre d’hôtel. Quant aux Calaisiens, on les reconnaît immédiatement : des pompes sportives, des mini jupes luisantes, des cheveux brillants, des boucles d’oreilles trop grandes et des regards éteints qui ne peuvent cacher le déclin de cette ville. Toutes ces parades luisantes non plus d’ailleurs. Comme à Liverpool, Manchester, Liège ou Charleroi, la ville respire l’omniprésence des frères Dardenne. Cela ne se cache pas avec un peu d’or plaqué.

Les Calaisiens ont probablement un avis sur cette autre jungle, deux kilomètres plus loin. L’hostilité? L’indifférence ? Dans quelle mesure leur avis est-il influencé par des frustrations de leur propre situation sans issue ? Combien de Calaisiens ont-ils déjà été dans la jungle? Ces gens se sont-ils déjà parlé ? Comment voient-ils leur futur et celui de leurs enfants ?

Ce sont deux mondes différents. Séparés par une autoroute qui mène au car ferry. Des kilomètres de barbelés et des sirènes sans arrêt. Ce sont les seuils physiques qui ne favorisent pas la communication et la rencontre.

Dans une demi-heure, le cours commence. Il est temps de dépasser ce seuil et de rester deux semaines de l’autre coté. Il est temps d’aller à l’école.

2. Première journée de travail dans la jungle

En mars de cette année, la police s’est bien déchaînée dans la jungle. Les trois quarts du camp ont été anéantis. Au bulldozer. Comme le font les Israëliens dans les territoires occupés ou les territoires bédouins. D’un jour à l’autre. Brusquement, sans avertissement. Des plaines de jeux, des bistros, des mosquées et des habitations. Tout devait y passer. Tout ce qui reste encore debout, ce sont une église construite avec des bâches et deux écoles. L’une d’elles est « l’école laïque du chemin des dunes. » Mon lieu de travail actuel. Dehors, un champ garni de plantes grasses survit à la dure existence des dunes. Rien qui fasse suspecter qu’il y a cinq mois une communauté d’environ 6 000 personnes mangeait et dormait ici. Sauf les barrières longues de plusieurs kilomètres et garnies de barbelés. Elles sont présentes partout, imposantes sur la crête d’une colline, afin d’être visibles de tous. Intimidantes, telles le Palais de justice de Bruxelles qui depuis sa hauteur apprenait au peuple des Marolles à marcher au pas. Le camp actuel se trouve 500 mètres plus loin : il a commencé avec un village de containers de 2 500 places. Mais aussi longtemps que la guerre se déchaîne impitoyablement au Moyen-Orient ou au Darfour, les camions continuent à amener des gens. Entre-temps, 5 000 personnes s’y entassent de nouveau. De nouveau sous des tentes. De nouveau avec de petits restaurants afghans et de petits magasins improvisés. Une fois de plus. La terre y est plus boueuse qu’ici. A la moindre goutte de pluie, on se retrouve les pieds dans l’eau. Et les rats nous accompagnent. La première journée était entièrement consacrée à enseigner. La première chose qui m’a frappé étaient les regards affamés. Affamés de connaissance. Acharnés à vouloir un jour maîtriser la langue anglaise ou française. La demande explicite de recevoir un enseignement sur des sujets donnés, la précision des demandes d’apprentissage, l’étude approfondie des structures grammaticales, la pensée active et les nombreuses questions, tout cela rend clair que beaucoup d’étudiants sont peut-être des âmes égarées mais pas des pauvres types. Les regards affamés recherchent parfois le contact social. Visant à s’échapper un peu de l’environnement étouffant de ces quelques mètres carrés de container ou de tente. Mais ce n’était que pour un moment. « You’re a nice teacher because we are having a nice chat. See you tommorow. » Des tables de conversation, donc. L’école remplit donc la fonction de catalyseur social. Bien nécessaire pour fonctionner dans un environnement où la seule certitude est une surveillance policière 24h/24. Gyrophares et projecteurs sont allumés nuit et jour.

Les leçons sont fortement orientées sur les résultats. Quand tu es certain que chaque étudiant connait les jours de la semaine, peut citer le nom de quelques vêtements, se présenter ou commander un pain chez le boulanger sans réel problème, alors seulement tu es prêt. Cela peut être après vingt minutes mais cela peut aussi germer lentement. La chaleur est étouffante. Le sentiment de donner quelque chose (la connaissance) et de recevoir quelque chose en retour (la gratitude) apporte un plus grand équilibre dans la relation entre l’étudiant et l’enseignant. Ces deux choses donnent une énorme satisfaction lorsque l’on enseigne ici. Ce n’est certainement pas simple. La diversité est énorme et l’improvisation est plus la règle que l’exception. Je me réjouis de demain. Plein de confiance dans le contact avec les adultes. L’après-midi, je me rends aussi dans la classe des enfants. Une quinzaine d’enfants entre 2 et 12 ans. D’après ce qu’on raconte, ce sont des électrons libres, à qui il manque toute notion des concepts de classe, d’enseignant, de chaise ou de s’asseoir en silence. Le moindre cadre, sans parler d’une situation d’enseignement, leur est totalement étranger. Je suis curieux mais aussi un peu inquiet.

Il commence doucement à pleuvoir. Nous sommes assis dans la salle des professeurs, un salon confortable avec de vrais sièges. On vient de bien manger. La nourriture, nous l’obtenons via des donations. Le soir, nous faisons tourner les générateurs afin d’avoir de l’électricité. Le temps d’écrire quelques mots. Dans le fond, une quinzaine de volontaires anarchistes bavardent sur la fonction de l’état et la stupidité de la télévision. En même temps, l’un ou l’autre film violent avec Steven Seagal émet ses images vers un public qui ne s’y intéresse pas. Le calme de la nuit nous entoure. Nous dormons à cinq dans une hutte bricolée. J’ai pourtant le choix, si cela devient vraiment trop pour moi, de laisser tout cela derrière moi. Réserver vite un petit hôtel, de l’autre côté des barbelés, au centre de Calais. Là, je peux me faire du bien en prenant un menu touristique et une bonne Carmélite. C’est quelque chose que je ne vais peut-être pas faire. Mais cela est pourtant possible. Le fait que j’aie ce choix atténue ma projection dans le combat quotidien d’un habitant de la jungle. Cette liberté de choix me remplit d’un sentiment diffus de culpabilité et me donne parfois l’idée de faire du tourisme de catastrophe. Mais cela ne durera pas lontemps. Demain, mes leçons vont être éclatantes.

3. Vive le 14 juillet

L’attaque de la Bastille. A cette époque, un vrai feu d’artifice. Tout comme sur la plage à Calais. Avant ces événements j’ai mangé une frite au centre ville. Je voulais connaître l’ambiance d’une fête nationale, mais quand même partir à la jungle avant que les embouteillages ne deviennent trop longs. Il y avait beaucoup de gens à Calais et tout le monde s’est fait chic pour l’occasion. Une attaque a eu lieu. Pas à la Bastille, mais à Nice. Un chauffeur de camion dans une foule, 60 morts. Quelques heures avant, François Hollande avait annulé l’état d’urgence. Que se passera-t-il maintenant?

Ces événements sont passés inaperçus dans le camp. La plupart des personnes ne savent pas qu’aujourd’hui c’est la fête nationale française. Les seuls contacts que les réfugiés ont avec l’état français, ce sont ceux des bottes, des barbelés, du gaz et des matraques.

Aujourd’hui, pas mal d’artistes sont arrivés à l’école. Pendant deux semaines, ils donneront des cours de cinéma et de guitare. Les cours de cinéma seront donnés par des étudiants diplômés. Ce sont les réfugiés eux-mêmes qui filmeront. L’objectif est de montrer, dans les médias, la vie quotidienne des réfugiés d’une manière positive. Avec ce genre de projets, l’école montre la direction qu’elle veut prendre. Il ne s’agit pas seulement de transférer des connaissances, mais aussi de faire entendre une autre voix que celle qu’on entend régulièrement dans les médias. Darfour, Afghanistan, Syrie,….je n’aimerais pas y faire grandir mes enfants. Theo Francken non plus. Le réfugié n’est pas un profiteur. Il fuit des circonstances que nous ne pouvons pas nous imaginer et essaie de construire ailleurs une nouvelle vie. Il essaie d’aimer ses enfants, de cuisiner, de faire le ménage et de gagner un peu d’argent à gauche et à droite. Entre-temps, il essaie aussi d’apprendre une nouvelle langue. Mais ailleurs. C’est aussi simple que cela.

Certains médias parlent des réfugiés comme des personnes cherchant tout simplement le bonheur, mais qui, au fond, n’ont pas de véritable raison de quitter leur pays, où soit il n’y a pas vraiment de guerre soit ils ne sont pas pauvres. Ces médias considèrent que ces gens ont moins de raisons valables de quitter leur pays que ceux qui fuient les bombes. Pourtant, beaucoup d’Européens font la même chose. En Afrique, en Amérique Latine ou en Asie. La quête vers les rêves, espérant trouver le Walhalla dans le Krishna de l’Inde ou dans la Chine spirituelle. Cherchant l’âme en soi, apprendre et avoir le monde entier comme local de classe. Pourquoi un Africain ou quelqu’un d’Asie n’aurait-il pas ce droit? Pourquoi l’un est « une âme spirituelle » et l’autre « un profiteur » ? Pourquoi l’un voyage librement et l’autre doit se cacher des rayons des spots ?

Demain je mangerai un bout dans un resto afghan. Essayer de communiquer avec ces gens-là. Je trouverai quelqu’un qui pourrait traduire du farsi vers l’anglais. Cela pourrait être utile si je veux soutirer une recette originale de la jungle. Bon appétit.

4. Le dernier voyage

Il y a deux manières d’atteindre le Royaume-Uni. La première en train. Il y a une gare à Calais. Il s’agit d’une façon ou d’une autre de parvenir dans, sous ou sur le train. 35 minutes plus tard, tu te trouves à Folkestone via le tunnel. Une deuxième manière est via l’autoroute de barbelés. Certains chauffeurs de camions s’arrêtent, chargent des réfugiés et continuent à rouler vers le ferry pour Douvres. Tu peux parfois voir cela depuis la jungle. Quand tu dois aller aux toilettes à 4h de la nuit par exemple.

Les tentatives ont lieu chaque nuit. Des groupes de personnes essayent de quitter le camp en direction de l’autoroute ou de la gare. La plupart du temps, ils en sont empêchés. Il y a des gens qui ont entrepris plus de vingt tentatives. La plupart du temps, cela ne mène à rien. « Go back to the jungle ». Après un petit temps, les tentatives s’arrêtent. Repos. Hier, il y a eu deux morts. Deux filles : 17 et 23 ans. Des enfants en fait. Ils courraient vers un camion à l’arrêt. En traversant, un autre camion les a renversées. La police les a trouvées le matin sur la route. Les familles ne sont pas au courant. Ils s’imaginent leurs enfants bien loin, dans cette Europe sûre. A la recherche d’un beau logis, d’un emploi stable et de la sécurité. Les parents souhaitent toujours ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants. Plus tôt cette semaine, c’était déjà arrivé. 35 minutes, ce n’est pas long, ont du penser les garçons. Il s’était agrippé sous un wagon. Mais les biceps ne tiennent pas aussi longtemps. Même ceux d’un gars de 25 ans. La lumière au bout du tunnel s’est éteinte à jamais.

Cela arrive chaque semaine. Les morts silencieuses, parmi celles de Nice, Zaventem ou Paris. Les anonymes qui ne feront jamais les titres des journaux. Ceux pour qui les politiciens ne se mettront jamais à l’avant d’une marche silencieuse. Simplement pour la raison bien simple que ce ne sont pas des êtres humains mais des réfugiés.

Au moment où j’écris, un grand groupe est de nouveau parti. Les sirènes hurlent encore et encore sur l’autoroute de barbelés.

5. Et encore et encore et encore

Elle est arrivée avant-hier avec ses parents, son petit frère et sa petite sœur. Un voyage à partir de Kaboul, vers la Turquie, la Grèce et la Macédoine. Et après, dans un camion, à travers l’Allemagne jusqu’à l’autoroute barbelée qui fait partie de l’horizon depuis longtemps. Finalement, ils sont arrivés ici dans un quartier de caravanes, tout près d’un village de containers.

Asma voulait aller à l’école tout de suite. Elle l’a demandé à ses parents. Ils sont venus ensemble pour y jeter un coup d’œil. Ils voudraient rencontrer le professeur. C’est important d’insérer les parents dans le processus d’apprentissage des enfants. Donner un retour sur ce qui se passe dans la classe, donner la main, un sourire rassurant. En Belgique, on appelle cela la « Participation des parents ». Ici ce sont des petites choses qui font que les parents ont confiance envers le professeur ou la professeure. Ils se livrent aux bénévoles. Des personnes comme moi, qui donnent cours pendant deux ou trois semaines et retournent à leur situation confortable à la maison. Il n’y a pas d’alternatives. Pour Asma et ses parents, ils doivent faire connaissance avec un nouveau professeur. Et raconter encore qu’ils viennent de Kaboul. Raconter des souvenirs pénibles. Encore et encore et encore. Entre-temps, on apprend : un pantalon, une chemise, une casquette.

Elle prenait place tout au fond de la classe. Son nouveau cahier directement ouvert à la première page. Les yeux sur le tableau. Silencieuse et concentrée. Asma sait pourquoi. Elle s’exaspère… sur deux garçons assis au banc devant elle, qui ne la prennent pas au sérieux. Des garçons qui ne savent pas se concentrer. Soit les bombes soit la pauvreté ont détruit tout concept d’ « école ». Mais Asma veut apprendre, même entre les barbelés et les rats : le savon, le peigne, la brosse à dents, … Elle répète les mots, encore et encore.

Elle est comme un miroir cassé. Je me reconnais dans un petit tesson. Je m’y vois comme enfant à nouveau. Les vêtements donnés, les crêpes à la fin du mois : il n’y avait pas d’argent pour d’autres nourritures. Mais l’étude était sacrée. L’enseignement allait me sauver. Aucune situation n’allait m’éviter d’étudier. Je sais uniquement regarder dans un tesson du miroir cassé d’Asma.

Elles s’appellent Asma, Komal ou Saya. Elles viennent de l’Est. A travers des routes et des mers, d’un Kaboul ou d’une Bagdad lointain jusqu’à l’autoroute barbelée. Avec la terreur et la peur dans les yeux. A la recherche d’un espace vert pour grandir. Déterminées à apprendre : le pantalon, les chaussures, la chemise et l’espoir. Surtout l’espoir. Encore et encore et encore.

6. L’économie de la jungle est détruite

« Pour raisons sanitaires ». C’était la raison officielle des razzias dans le camp hier et aujourd’hui. Des magasins et des restaurants ont été pillés par la police. Seuls quelques-uns sont encore ouverts. L’économie a presque été complètement détruite en deux jours. Les gens doivent aller en ville pour acheter leurs marchandises deux à trois fois plus cher. La situation hygiènique est intenable, mais nettoyer les magasins est plutôt un acte cynique. Si je pense à des raisons sanitaires, alors je pense plutôt à l’eau potable, aux toilettes et aux douches ou aux dératiseurs. Pas vraiment à une canette de Coca. Armés de boucliers, de gaz lacrymogènes et de matraques, ils se sont précipités à l’intérieur. Quelques personnes ont dû être emmenées à l’hôpital. Leur crime est d’avoir cherché à protéger leur seule source de revenus. Perdre tes revenus d’un jour à l’autre. C’est ce qui s’est passé ici. Ce n’est pas tout à fait une surprise. Les volontaires avaient déjà depuis quelques jours plus de difficultés pour entrer dans le camp. Les hélicoptères et les drones tournaient au-dessus de nos têtes avec plus d’intensité ces derniers jours. Les contrôles augmentaient. Nous sentions une nervosité croissante dans le camp. Le véritable but est de démanteler le camp à moyen terme. Les déclarations de la bourgmestre de Calais ne laissaient pas d’ambiguités. Elle veut que le problème de Calais soit résolu dès septembre. Par cela, elle veut dire que le camp doit être nettoyé. Où devront alors aller les habitants n’est pas son problème. On n’essaye pas de penser constructivement à des alternatives. L’école est une bouée de sauvetage. Une oasis où les gens peuvent respirer. Des Kurdes apprennent à des Soudanais la guitare et inversement. Des Irakiens apprennent à des Erytréens à jouer aux échecs. Des Afghans apprennent à des volontaires à utiliser des appareils photos. Des enfants suivent leurs leçons et jouent dans notre plaine de jeux bricolée. Des parents viennent discuter et reçoivent un peu de nourriture. Et entre-temps, environ 200 personnes apprennent quotidiennement le français et l’anglais. Ici naissent des amitiés : entre volontaires, entre volontaires et réfugiés et aussi entre les réfugiés. Le concept d’école large reçoit ici dans la jungle une signification très concrète. Irfan et moi nous promenions main dans la main de l’école à sa caravane. Nous vîmes les voitures de police passer devant nous en longues files, suivies par quelques ambulances. « Look teacher, Police bad, doctor good. ». Irfan a trois ans.

7. Au revoir

Akbar et Naheed ont fui Kaboul avec leurs trois enfants. La nuit, les arrestations devenaient plus fréquentes. Leur fils, Aboucar, a été enlevé. Ils ont payé la rançon. Cette roquette des Talibans sur leur voiture était la goutte qui a fait déborder le vase. Laisser tout derrière eux et partir était encore la seule chose à faire.

D’abord traverser les montagnes, la frontière avec l’Iran. Des sommets neigeux, des puits où on pouvait se cacher des garde-frontières. Ils tirent avec des balles réelles et ne font pas de distinction entre des individus seuls ou des familles avec enfants. Cachés dans des camions, ils ont traversé la frontière de la Turquie. Ils ont pris le train jusqu’à l’Asie Mineure et après, avec un bateau gonflable jusqu’à l’île de Lesbos. Ensemble avec 70 personnes, Akbar, Naheed et les enfants. Et à chaque moment, la peur que le bateau coule. La petite Sara est arrivée avec des frissons sur la plage grecque. Une couverture contre la fièvre comme première expérience de la Forteresse Europe. Seul l’emballage est brillant.

Tous les jours, on voit les images à la télévision. Via la Macédoine vers la Serbie. Ensuite vers l’Allemagne dans un train de bétail. Quatre mois plus tard, ils sont arrivés la nuit, en se cachant dans les containers d’un camion. C’était il y trois semaines.

Quand Akbar m’a demandé si la Grande-Bretagne était encore loin, j’ai répondu « trente kilomètres ». Silence. Tout ce voyage pour être coincés dans un bidonville, sans pouvoir faire quelque chose. En captivité à trente kilomètres de merde. Même un marathon est plus long.

Demain on ira visiter la ville. Oublier des choses. Manger une glace à la plage. Asma et Aboucar connaissent cela : des souvenirs lointains, de vagues lambeaux de Kaboul. Le goût d’une glace fondant sur la langue. Des pistaches, des fraises rafraîchissantes, la vanille. Ce serait une première pour Sara. Et après, un tour dans la ville. Des rues en tarmac, des boulevards, des trottoirs, avec des panneaux publicitaires qui séduisent, des terrasses ensoleillées et le phare qui date du moyen âge. Le Calais prolétaire semble un paradis. Tout près et tellement irréel. Depuis que la famille habite dans la jungle, ils n’ont pas encore vu la ville. Trop peur d’y aller tout seuls.

Abdelkarim est arrivé la semaine passée. Il y a 6 mois, il quittait le Soudan avec son ami. La situation politique l’empêchait d’y rester encore plus longtemps. Plusieurs fois, ils avaient été menacés. Via la Libye, ils ont voulu traverser la Mer Méditerranée sur un bateau gonflable et arriver en Italie ou en France. A la mer, ils ont été arrêtés par les garde-côtes libyens. L’agent jeta une cigarette dans un tonneau plein d’essence. Le bateau explosa. Des 130 personnes, uniquement 8 ont pu sauter dans l’eau. Abdelkarim a été pris par les garde-côtes libyens. Son ami essaya d’atteindre un bateau de la police. Une lutte perdue. La distance est devenue de plus en plus grande. Deux yeux sont descendus jusqu’au sol, pour se fermer. À jamais.

Après deux mois de prison, Abdelkarim essaya à nouveau. Cette fois-ci, il réussit à débarquer à Marseille. Une semaine plus tard, il arriva dans la jungle. Chaque nuit, Abdelkarim voit son ami. Sa lutte mortelle est gravée dans sa mémoire : « Viens à l’école, parle de cela : « en français, in english, in whatever you want, but talk. »

C’était la seule chose qu’on pouvait dire. Et une larme était la seule chose qu’on pouvait partager. La nuit passée, c’était les gaz lacrymogènes qui affaiblissaient les étoiles. Le rêve d’hommes jeunes à nouveau postposé pour une nuit. Les larmes dans les yeux, par le jeu de la police. Cet après-midi, notre classe y a répondu en envoyant des cerfs-volants dans l’air. Un jeu de couleurs dansant dans le ciel bleu. Les larmes dans les yeux, à cause du jeu des enfants. A l’arrière-fond, les hélicoptères toujours présents

Lundi, je reviens à Bruxelles. Il y a un avant et un après. Saya, Sava, Mohamed-Reza, Komal, Avin, Arez, Irfan et les autres. Ce n’était que deux semaines, cela a semblé toute une année scolaire. Une partie de la jungle dans mon cœur. J’y retournerai très vite et j’espère que vous ne serez plus là. Que votre rêve pourra se réaliser trente kilomètres plus loin. Mais si vous y êtes toujours, je vous embrasserai. Je reviendrai, pas uniquement pour y enseigner. Mais pour vivre, pour sentir, pour être un homme. Pour que dans l’air bleu, les cerfs-volants colorés ne décorent pas seulement le ciel.

Gaétan Carlier

La jungle de Calais

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