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La Trousse Corrézienne

Local, LTC 2 · 26 juin 2015

Au rayon poubelle, la vie est moins chère

Montage photo : la récupération dans les poubelles des supermarchés

La récupération dans les containers des supermarchés est devenue une pratique courante pour une dizaine de personnes en Corrèze. Rosalie Deserta fait partie de ces consommateurs pas comme les autres. Une souris de la grande distribution. En trois ans, elle est devenue experte au rayon des invendus de cette industrie.

« Des poubelles comme si tu étais au Supermarché »

Au début j’étais dégoûtée à l’idée de faire les poubelles. Mais quand j’ai ouvert ma première poubelle de supermarché et que j’ai vu la quantité et la qualité des denrées jetées, j’ai vite changé d’avis. Si bien que, rapidement, je n’achetais quasiment plus rien. Je faisais environ 300€ d’économie par mois.

« Tu trouves tout dans les poubelles »

Des produits laitiers, yaourts, fromage, du café. Ils jettent des boîtes complètes de café. D’où l’acquisition d’une cafetière Nespresso. Moins chère que d’acheter du café ! Tu trouves aussi énormément de produits bio, locaux… un stock de confitures bio qui venaient de l’atelier d’Alice à Treignac. Une belle découverte ! L’autre fois aussi plein de chocolats issus du commerce équitable. J’ai aussi découvert une mousse au chocolat meilleure que celle que je fais. Ils jettent tout ! A part le PQ, l’essuie-tout, le sucre, les pâtes, le riz. Je récupère même les fruits, en général juste murs, et les légumes. La seule chose que je ne prends pas dans la poubelle c’est le poisson.

« Tout le monde mange poubelle »

Je prends des produits de merde pour les chiens et les chats et les poules. Au moment de Noël, tu as les pintades, les foies gras, les chapons, les dindes. Du fois gras, régulièrement ! Du saumon fumé en barquettes énormes ! L’idéal, ce sont les produits bio parce qu’ils sont bien emballés. Les fromages, les saucissons… Il y a parfois des poubelles entières de saucissons ! Une fois il y avait plein de packs de Badoit. Il y avait les décors de noël dessus. Ils ne les ont pas gardés pour le Noël suivant ! Il y a aussi des cubis de vin, des mini-fûts de bière pression…

« Ça fait trois ans que je le fais, ça fais trois ans que ça m’étonne »

J’ai récupéré aussi d’énormes passoires neuves. Et en ce moment les plants, les plantes. C’est déprimant. Les poubelles de Gamm Vert sont gavées de plants de tomates et autres, en vrac. Mais l’autre fois aussi à Super U, je suis tombée sur une poubelle pleine de plantes mellifères. À point pour la ruche que nous sommes en train d’installer ! L’autre fois, des orchidées…Tu trouves même des produits ménagers de temps en temps.

« Tout le monde n’y va pas. Il faut avoir du courage »

C’est chiant aussi de faire les poubelles. Il faut y aller après 21h. Parfois je passe devant, pfff, j’ai la flemme… C’est moins simple que de faire les courses. Les légumes : je les mange cuits, sauf exception. Les fruits : je les pèle. Je récupère vachement de fruits pour faire des confitures. Je lave tous les emballages avant de les mettre au frigo. Pour la viande, je fais parfois des bocaux parce que j’ai trouvé dix barquettes de six cailles, ou du pigeon, ou de l’agneau, ou du lapin en quantité.

« Et des gens sont venus qui ne respectaient plus la poubelle »

Conséquence du bouche à oreille, au moment de la cueillette, c’est devenu crade. Sacs éventrés. Poubelles piétinées. On prend le droit de faire les poubelles mais tu remets les poubelles dans les poubelles, tu ne craques pas les sacs, tu ne montes pas debout dans la poubelle. Tu penses aux autres. On n’a pas le droit de prendre et de jeter après. Y a des gens qui prennent tout, et tout pourrit chez eux ! Il faut partager. Il y a des règles. Pour nous, mais aussi pour les gens du magasin, que ça ne devienne pas un dépotoir.

« Ils ont vachement sécurisé… »

A l’Intermarché, ils ont fait une rambarde, puis ils l’ont surélevée d’un mètre, puis mis des faux fils électriques, une caméra, une alarme. Je me suis faite attraper deux fois par le patron qui faisait des heures sup’ spécialement. Puis, comme nous sommes revenus, ils ont javellisé : eau de javel dans la poubelle et bidon posé au dessus. A Super U, ils avaient mis un vigile pendant un moment. Je me suis faite attraper quatre fois. C’était une nana, gentille et compréhensive. Elle nous disait de revenir à la fin de son contrat. Ils ont aussi percé les emballages et vidé les contenus. Impossible de récupérer. Autre technique encore : mettre le rayon poissonnerie au dessus pour tout pourrir.

« L’image, je m’en fous : je fais de la récup’ »

Côté économie, ça dépanne quand les fonds sont bas, je l’avoue. Mais ce qui me motive, c’est la vue de cette quantité de bouffe qui est fabriquée, emballée… pour être jetée ! Et de bons produits ! C’est pour cela que je n’ai pas honte. Au contraire ! Nous, au moins, on trie les emballages. Alors qu’eux, ils foutent tout dans les mêmes poubelles. Pour les enfants je leur dis « ça ne vient pas des poubelles, ça vient de la récup’ »(rire). Une fois, il y avait une poubelle remplie de magrets de canard. T’imagines ces bêtes qu’on fait vivre entassées dans des casiers pour finir à la poubelle !

Une nouvelle loi contre le gaspillage

La grande distribution ne pourra plus jeter de nourriture. C’est l’une des mesures phares des amendements au projet de loi sur la transition énergétique déposés par Guillaume Garot, député PS de la Mayenne et ancien ministre délégué à l’Agro-alimentaire, et votés ce jeudi 21 mai à l’unanimité par l’Assemblée – le texte doit encore passer par le Sénat. Il s’agit d’interdire aux moyennes et grandes surfaces de jeter des produits invendus mais consommables, et donc de les détruire en les aspergeant d’eau de Javel, comme cela se fait aujourd’hui. Comment ? En les obligeant à donner. D’ici juillet 2016, les enseignes de plus de 400 mètres carrés devront signer une convention avec une association caritative pour faire des dons alimentaires. Celles qui ne respecteront pas la loi risquent une contravention de 450 euros maximum. En dernier recours, les denrées invendues seront destinées à l’alimentation animale, à la méthanisation ou au compost agricole.

Journal Libération 22 mai 2015.

Philippe Van Assche

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