
plutôt , propos recueillis par julie devès, charlotte ollier, marie-laure petit et philippe van assche
Vous aussi, vous les avez vus ? Au marché d’abord. C’est là que j’en avais aperçu, il y a déjà quatre, cinq ans. Qui ? Les nouvelles têtes ! Des jeunes et des moins jeunes, tout un échantillon d’âges différents, avec ou sans bébé, retraités ou non.
Et aussi de nouveaux stands, alimentaires ou non. Ici, avec nos 41,3 habitants en moyenne par kilomètre carré (113 pour la moyenne nationale), les figures non connues se repèrent vite. Et, à Argentat-sur-Dordogne, quand le Silo (magasin de vente en vrac) a ouvert au printemps 2017, tenu par d’anciens bretons devenus corréziens, j’ y ai vite retrouvé la diversité en âge, en tête, en projets, croisée auparavant. Je me suis réjouie quand j’ai vu les nouveaux bébés, fabriqués en Corrèze, portés ou poussés, observer les couleurs d’ici. Et je me suis rendue compte que la nouveauté existait sur tout le département. Je me suis dit que cela n’allait pas durer, tant est intégré dans mon cerveau, qu’ici, c’est difficile d’y vivre, d’y trouver un travail, de se construire un réseau social. Oubliant que moi-même, un jour, j’y suis arrivée. Eh bien, en réalité, cela perdure ! Et la diversité des arrivants, heureux d’être là, nous entraîne dans une joyeuse façon de voir notre terre corrézienne. Mais qu’est ce qu’ils y trouvent ? C’est ce que nous avons demandé à neuf d’entre eux.: Vous avez choisi de vivre ici. Là, maintenant, par rapport à votre idée de la vie ici quand vous êtes arrivé, qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui pour vous est essentiel ? Et même si le paysage et la tranquillité sont cités, ce n’est pas que cela. Leurs paroles font du bien à l’esprit et au cœur. On vous transmet ce petit bien chaud. Je sais, bien-sûr, que les mélanges sont parfois difficiles à la prise. Alors, soyons délicats, les ici d’ici et les ici d’ailleurs font depuis longtemps la sauce qui donne une gueule sympathique au pays. Pour ma part, je sais en voyant tous ces nouveaux, qu’il ne mourra pas, le pays. Chic, chic, chic !
Bastien et Jacinthe, la trentaine, pâtissiers ambulants à Saint-Martial-Entraygues
Il y a deux ans, Bastien et Jacinthe entament un voyage à la recherche d’une vie plus douce. En camion avec leur bébé Marius. Après les nombreuses rencontres et les expériences multiples de l’autoconstruction grâce au réseau Twiza, la trouvaille de la bonne ambiance se fait lorsqu’ils se posent dans un collectif, près d’Argentat, à la toute fin du parcours, dans l’hiver arrivé. La trouvaille ici, c’est le mélange de la rencontre facile avec des gens qui prennent le temps de réaliser leurs rêves, des personnes diverses, ouvertes, non conventionnelles d’ici ou de plus loin, et puis un paysage : « On s’arrête tous les jours à des endroits, on se dit c’est beau ». Ils habitent entre vallée et plateau, à Saint-Martial-Entraygues. Adèle y est née, en 2019. Ils cherchaient des pratiques alternatives, voulaient vivre autrement ; ils se sont dit « ici c’est possible » et ils ont participé à la création de l’association La dépaysante qui fédère plus de vingt paysans et artisans de bouche engagés pour valoriser les savoir-faire locaux. Les pâtissiers ambulants aiment vivre ici, avec les gens qui y vivent et ceux qui arrivent : « Ici, on a trouvé une âme, une aura ».
6 – la trousse corrézienne n °34
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ici qu’ailleurs
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Philippe, la cinquantaine, le vélo bambou, Argentat-sur-Dordogne
Philippe prend un jour, la poudre d’escampette et part à la découverte, en moto, de la campagne du sud pendant deux mois. L’envie d’un lieu, l’imaginaire d’un jardin, d’arbres plantés. Il a visité virtuellement mille maisons, et « deux en présentiel », comme il dit en rigolant. Dont une à Argentat, alors même qu’il avait laissé de côté la Corrèze. « Du pont [il a vu ] la Dordogne courant entre les herbes » et rencontré Jacqueline qui lui a dit « ici, c’est midi moins le quart », il a alors choisi la Dordogne, l’eau et le vert. C’était il y a deux ans. Depuis, il alterne quinze jours à Paris, où il continue son métier de coiffeur, et quinze ici, où il est occupé avec la création du vélo corrézien électrique, en bambou, dont il a montré le prototype début septembre. Et le jardin, l’aménagement du lieu, les plantations et les échanges « Très vite, j’ai connu plein de monde et j’ai des relations sociales puissance dix comparé à Paris. » Pour Philippe, c’est assez simple : « J’ai choisi un lieu, j’ai acheté une maison et chaque matin je me réjouis. Entre ce que j’espérais, ce que je voyais, et ce que je vis, tout concorde ! »
Valérie et Thierry, la cinquantaine, tenant une boutique de service informatique à Argentat-sur-Dordogne
Nous sommes dans la boutique de Thierry et à ma question, Valérie et Thierry rient et répondent : « on ne se faisait pas d’idées car on ne savait pas qu’on allait arriver là ! ». Ils voulaient changer de région, en ciblant « être au sud de Nantes ». Ils sont arrivés la veille d’un entretien d’embauche pour Valérie, par un orage violent. Réseaux coupés, pluie battante, les toits avec des lauzes, l’ambiance lourde du gris sur gris, une impression fortement négative. Le lendemain, grand soleil, le paysage prend un tour très attractif. Avant l’entretien, ils visitent une maison à Saint-Martin-la-Méanne, qui leur plaît d’emblée. Et Valérie est embauchée pour… la semaine suivante. « On a rencontré des gens aidants. La mairie nous a aidés à trouver une location dans la semaine », ce qui n’était pas simple « on m’a accompagné pour l’installation de la boutique de service informatique. On ne connaissait personne, on a écouté, regardé et notre réseau s’est fait tout seul. Ce qui nous plaît ici : les gens et la nature. » Thierry et Valérie apprécient l’ambiance, les gens avec qui c’est simple dans le dialogue. « On était à deux, on voulait changer, il faisait beau, on est heureux, moins stressés. On ne repartira pas ! »
Ali, 27 ans, ex-apprenti maraîcher à Tulle
Au départ, Ali n’a pas choisi la Corrèze. Il y est arrivé par hasard, suite au démantèlement de la jungle de Calais. « Je ne savais même pas le nom de la région en montant dans le bus ». Cinq mois après son arrivée et des rencontres déjà sympathiques, il est envoyé à Limoges le temps de sa demande d’asile. On pourrait croire que la grande ville soit plus attractive pour un jeune gars de 27 ans… mais non, une fois ses papiers obtenus, il est retourné en Corrèze. « Je n’aimais pas la façon de vivre là bas. À Limoges, c’est difficile de connaître des gens. J’y suis resté quatorze mois mais j’ai connu plus de gens en Corrèze en cinq mois. Les gens ici sont plus ouverts… Je connais des Français, des Soudanais, d’autres étrangers et c’est pareil : j’ai les mêmes relations ». En revenant en Corrèze, il se forme au maraîchage en alternance et obtient son CAP alors que quatre ans plus tôt il ne parlait pas du tout français. « Quand j’aurai mon permis, j’aimerais m’installer dans un petit village, plus petit que Tulle […] Y a que le climat qui me dérange encore un peu en hiver. Mais c’est normal, ce sera jamais comme chez moi. Petit à petit je vais m’habituer ».
Estelle et Antoine, la trentaine, permanente de La P’tite fabrique solidaire et chausseur à Uzerche
Les cloches du bourg de Salon-La-Tour sonnent. Nous sommes dans l’ancienne Poste du village, rue de l’ancienne Poste. Cohérent… C’est chez eux, c’est tout frais, ils ont posé les bagages il y a quinze jours. « On a acheté direct, moins cher que louer et mieux pour inviter les copains, faire de la coloc, avoir un petit potager… » L’une de la région lyonnaise, l’autre de Paris, Limoges les réunit. Deux mois et demi qu’ils sont descendus en Corrèze, logés en caravane, puis en coloc de dépannage, « On a été bien accueillis ». Estelle a commencé son poste en mars dernier. Le 15 mai, Antoine a obtenu un local par la communauté de communes pour son activité de chausseur. Être ici, c’est le hasard. Ils cherchaient une identité, des vallons, un peu de Sud et de centre, de la culture, de la nature et pas trop de pollution. Bon là, ils sont à la limite du radon, niveau trois ! De l’énergie pure ! Et alors, c’est comment la vie ici ? « Ça coule comme la Vézère ». Les rochers ne font que donner de la vitesse. Et Antoine d’ajouter d’un rire : « Les contraintes ne sont que liberté… ». Ici, ils veulent reprendre prise sur le temps et « faire société ».
11/12/2020 16:08
marie-laure petit





