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La Trousse Corrézienne

La vie insoupçonnée des espaces publics, LTC 21 · 2 novembre 2018

En train de partir, en train d’arriver

Le parvis de la gare de Brive

Retour à Brive-la-Gaillarde où nous allons, pour étoffer nos connaissances sur les espaces publics, nous intéresser à un parvis. Espace en lien naturel avec un bâtiment, mais aussi espace intermédiaire, d’articulation, ou encore de mise en relation entre ce bâtiment et la ville. Si le parvis dont il est ici question, celui de la gare, répond à ces deux généralités, il témoigne toutefois de spécificités qui lui sont propres.

Le « parvis de la gare », c’est ainsi qu’il est nommé par les gens de la gare, bien qu’une plaque au coin du parking signale Esplanade des frères Malraux, rappelant comment bien souvent, les nominations d’espaces publics résistent à l’officiel et s’accrochent aux vécus.

Le parvis de la gare, donc, a été réaménagé il y a une petite dizaine d’années, dans un style aussi formel que règlementaire, et avec l’intention, semble-t-il, de limiter les conflits d’usage. Au centre, face à l’entrée du bâtiment public, le cœur du parvis, grand rectangle vide, grand comme un terrain de volley-ball, que poursuit un imposant (presque monumental), escalier d’accès. Et puis d’un côté, le parking, de l’autre l’espace dédié aux bancs (entouré par la file des taxis mais agrémenté de quelques jeunes arbres plantés dans la chaussée), ainsi que plus à l’écart, la petite gare routière des autobus.

Circulation piétonne, repos des voyageurs, voitures, transports en commun, chaque partie a sa fonction assignée, de sorte que les uns et les autres, chacun à sa place, ne puissent s’empiéter. Cela dit, le lieu qui va focaliser notre attention c’est l’espace central, et à vrai dire, c’est lui le parvis, un espace vide devant une façade principale. Alors, que se passe-t-il au juste sur le parvis de la gare ?

Évidemment, à la gare, il y a les flux, les va-et-vient des voyageurs qui partent puis qui reviennent. Non pas que ça grouille sous l’effet d’un dense croisement de circulations diverses, mais disons que, en groupe ou en solitaire, les usagers arrivent et entrent dans la gare en traversant le parvis d’un pas soutenu, et pareillement, ils en sortent et s’en vont. Le lieu, pour ainsi dire, est passant, moment au cours d’un trajet. Cependant, le parvis possède cette capacité d’instaurer une chorégraphie du déplacement. En fait, il agit sur le rythme de la circulation à la manière d’une place publique : parce qu’elle offre, au débouché d’une rue, un choix de directions, mais aussi du fait de son ouverture, le piéton a tendance à ralentir, à hésiter, voire à s’arrêter, et même, un court instant, à être bien, avant de poursuivre sa marche. Il en est de même avec le parvis. C’est le cas notamment des voyageurs occasionnels qui, sortant de la gare, stoppent net quelques secondes et parcourent du regard l’environnement : « Où vais-je aller maintenant ? Tiens, il y a un restaurant là-bas ». Et cet effet sur le corps en mouvement est d’autant plus notable que le parvis fonctionne comme une petite transition entre le dehors et le dedans, et vice-versa : telle personne, par exemple, fait une pause avant de pénétrer l’édifice pour mieux s’accoutrer ; tel couple également, en sortant de la gare, demeure sur le parvis pour un brin de causette et puis ensuite s’éloigne. Ralentissements, arrêts momentanés, toutes sortes de perturbations du déplacement sont ainsi suggérées par un parvis qui matérialise, concrètement, des seuils, à la fois seuil de la gare et seuil de la ville. L’espace se joue alors des passants, leur signalant justement, à leur insu, qu’ils sont sur un espace de passage, entre le totalement sorti et le pas encore entré. Cela dit, la vie d’un parvis de gare, en l’occurence le parvis de Brive, ne se limite pas aux allers et venues plus ou moins empressés des voyageurs. Car l’activité principale, incessante, ce qui caractérise de façon prédominante l’espace, ce n’est point l’affairement mais bien au contraire, c’est la pratique de l’attente. Elle est ici, la vie

du parvis, dans l’attente. Les gens attendent leur train, bien sûr, mais ils attendent aussi la personne avec qui ils vont prendre le train, ou alors ils viennent d’arriver et ils attendent que quelqu’un vienne les chercher. Et puis, également, il y a ceux qui attendent une personne qui arrive par le train. Bref, voici quatre raisons différentes pour peupler le parvis qui viennent se confondre en une pratique commune. C’est ainsi qu’une ambiance singulière vient se poser sur l’espace, comme une sorte d’effet de l’attente. L’attitude des gens fait penser au contexte de la plage quand, disséminés sur l’espace, souvent solitaires, ils s’occupent en de vagues rêveries, portant leur attention sur les autres ou se perdant dans le moindre évènement, autour, au loin. En conséquence, cela permet à celui qui vient pratiquer l’attente de profiter au mieux de cette ambivalence et d’être, de la sorte, en adéquation avec cette porte vers l’ailleurs qu’est la gare où se réalisent des départs et des arrivées. Mon train est dans trente minutes par exemple mais, là, sur le parvis, je ne suis pas encore parti, pas vraiment parti, et encore un peu dans la ville, à la différence d’une attente dans le hall principal (où là je serais presque parti) ou sur le quai (pratiquement parti). Pareillement pour la personne qui vient de descendre du train et qui attend que quelqu’un vienne la chercher, le parvis lui permet de ne pas être encore arrivée, ou d’être presque arrivée. Enfin, pour celui qui attend un voyageur, il préserve son appartenance à la ville, ce qui serait différent s’il allait attendre sur le quai. Parce qu’il est à la fois espace de la gare et espace de la ville, le parvis permet à chacun de moduler selon les motivations de l’attente sa situation, autrement dit de trouver une place entre les deux appartenances du lieu. Vous l’aurez deviné, cette pratique dominante a mis en lumière une des caractéristiques fondamentales du parvis : la transition ; le passage d’un état vers l’autre ; le seuil d’un lieu à un autre. En suspens entre la ville

Francis Rigal

Le parvis de la gare, espace public

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