
Les miettes du capital
En marche nous surprend toujours. Elle met les pieds dans le plat. Depuis 1977, les socio-démocrates de gauche comme de droite trouvent à faire de la politique dans la jungle libérale en créant divers dispositifs d’aides à l’emploi pour des personnes en marge du marché du travail. En marche se « fillonise » radicalement, rompt avec la tradition et donne à manger à la révolte.
Ce qui distingue peut-être encore les socio-démocrates de gauche et de droite n’est pas le paradigme économique, qu’ils partagent, mais plutôt leur conception du monde social. Les uns considèrent peut-être encore les déterminismes sociaux comme organisateur des rapports de classe. Ils estiment donc nécessaire d’intervenir politiquement pour rééquilibrer les injustices d’une conception libérale acceptée comme inévitable ou comme « moindre mal ». Les autres considèrent certainement encore un peu qu’il y a par essence ceux qui ont les prédispositions pour être les meilleurs et qu’une économie bien faite va les récompenser. Une forme de charité républicaine les invite à redistribuer les miettes du gain des plus forts à ceux qui ont perdus ou ceux qui sont les plus faibles dans l’ordre naturel de la compétition.
Là-dessus vient se greffer, depuis la présidence Sarkozy, une nouvelle idée venue d’outre Atlantique : le mérite. Avec le mérite le paradigme économique partagé va sensiblement évoluer. Il ne sera plus tant une construction sociale qu’une évolution naturelle -presque darwiniste- de nos rapports humains, dans laquelle il s’agit de s’adapter. La politique consiste donc à mettre en œuvre les conditions d’accès au monde tel qu’il est et tel qu’il va. Les déterminismes sociaux font place à la volonté des individus. Quoi de plus simple à comprendre ? Les volontés de changement d’organisation politique sont des utopies de doux rêveurs possiblement mal dans leur peau, voire au psychisme malade et possiblement terroristes. Les tenants du Mérite se disent pragmatiques. L’idéologie ne les atteint pas. Le Mérite est l’axiome de leur raisonnement logique. Et la logique c’est concret, bien sûr…
« En marche » poursuit en fait une marche entamée depuis lors et non ré-freinée par le gouvernement précédent. Elle estime avec raison que notre société est mûre pour accepter l’ordre naturel du mouvement et que toute alternative culturelle -au sens du vivre ensemble- est dérisoire. Comprenons bien que cette formation New-age fait une proposition nouvelle : en place de la charité républicaine formons et conformons les derniers réfractaires et les plus démunis, socialement ou culturellement, au libéralisme. Il ne s’agit plus de distribuer les miettes du capital. Il ne s’agit pas non plus d’exclure. Il s’agit de tous y participer. C’est différent. Et c’est ainsi qu’Emmanuel Macron fustige les structures qui ont utilisé l’aide à l’emploi comme subvention déguisée : parce qu’elles n’ont pas joué le jeu de l’insertion mais celui de la transformation sociale.
Il ne faut pas rater le coche. La révolte face à la nouvelle étape de cette orientation politique radicale ne doit pas amener les associatifs à réclamer à nouveau les miettes du capital. Ce serait une révolte d’un autre temps. Celui d’aujourd’hui exige, au-delà des intérêts particuliers, de se poser la question politique du monde auquel ils aspirent.
Philippe Van Assche



