
Il disait encore, il y a quelques mois : « Je préfère l’athéisme d’un André Comte-Sponville à celui d’un Michel Onfray ». Il était catholique. Ce Tulliste, au passage lecteur de « La trousse », s’est éteint il y a peu sans attendre que l’été, enfin, se révèle.
Collier de barbe professoral, baise-en-ville en bandoulière, tenue vestimentaire sans couleurs et dans laquelle, parfois, il flottait légèrement, allure si classique qu’on eût pu ranger l’individu dans la catégorie des conformistes ordinaires, cet homme passait inaperçu au milieu d’une foule d’inconnus.
Pour tous les autres, nombreux, il était Pierre et le visage, le regard, les paroles et les silences associés à ce prénom indiquaient un sens. Tout a été dit des valeurs qu’il incarnait. Qu’il incarnait, oui, car le sens moral qui l’habitait se traduisait dans les actes quotidiens. Une morale pratique. Une morale du monde. Mondaine, pourquoi pas, mais d’une mondanité de la rue, d’une mondanité populaire, d’une mondanité à l’envers (allant vers…).
La pensée de Lévinas était son viatique. C’est l’autre (Autrui) qui l’interpellait. Plus loin que l’empathie. C’est l’autre qui, dans son dénuement, révélait chez lui les questions en même temps qu’il exigeait de lui des réponses. « Ça » me regarde. Et si « ça » me regarde, « ça » m’interroge. Si « ça » m’interroge, qui répondra à ma place? « Devant l’exigence d’Autrui, le Moi s’expulse de ce repos [de la conscience sur elle-même] » écrivait Lévinas. De là, chez Pierre, un sens puissant et assumé de la responsabilité.
De là aussi, peut-être, cette apparente « intranquillité », joli mot que j’emprunte à Fernando Pessoa. A la différence notable que chez celui-ci, cet état d’intranquillité était, semble-t-il, dû à une conscience fluctuante, volatile. C’était tout le contraire chez Pierre dont la conscience était puissamment étayée par une éthique de vie.
L’inclination bien connue de Pierre Diederichs pour les arts et la culture témoignait d’une forme d’épicurisme, mais l’ascétisme toujours constitutif de l’épicurisme était en quelque sorte neutralisé tant son appétit de musique, d’arts de la scène et sans doute aussi de littérature était grand. Artistes et acteurs de la culture savent ce qu’ils lui doivent mais lui recevait beaucoup d’eux.
La musique surtout, la musique sans frontières, toutes les musiques. Ainsi franchissait-il sans état d’âme les ponts entre musique baroque et hip-hop, entre trad et jazz, entre électro et musique « répétitive ». « Proverb », de Steve Reich, compositeur contemporain qu’il appréciait, est une pièce vocale et instrumentale construite autour d’un aphorisme du philosophe Wittgenstein « How small a thought it takes to fill a whole life! » Quelle serait donc cette petite pensée qui suffit à remplir la vie de Pierre?
A l’acmé du mouvement « Nuit debout », à Tulle comme un peu partout, Pierre confiait son intérêt et sa curiosité à l’égard de cette forme spontanée de débat née de la contestation, pour aussitôt s’excuser presque de ne pas y participer car « veiller longtemps, à mon âge… »
Un cœur battant qui s’est arrêté de battre. Pourquoi maintenant ? Bien sûr, on a invoqué l’irréfutable diagnostic médical. Reste que pour un esprit de cette trempe, le cœur n’est pas qu’animé d’une alternance systole-diastole. Allez savoir ce qui se passe dans les entrelacs de la conscience lorsque, par trop d’assauts de ce que d’aucuns nomment « réalisme » en politique, trop d’injustices et trop d’impostures, les forces viennent à vous manquer quand bien même l’engagement ne faut pas.
Didier Bertholy




