
Cet été, j’étais à la plage… Ouais je sais c’est pas très original mais je ne fais pas partie des néoromantiques qui préfèrent les bords de mer fouettés par les embruns de février au large d’Ouessant. Non, pour moi la plage c’est comme tout le monde, l’été.
Alors que je m’apprêtais à tremper mes pieds dans l’eau, après avoir zigzagué entre parasols, châteaux de sable, et glacières, quelle ne fut pas ma stupéfaction à la vue d’un nombre incalculable de cadavres de méduses échouées, venues mourir sur le lieu de mes vacances pour je ne sais quelle raison. C’était indescriptible, des méduses mortes, et même, comble de l’horreur, des bébés méduses pas plus grands qu’une prothèse mammaire, cet animal si gracieux lorsqu’il navigue dans les eaux, éclairé par les rayons du soleil qui diffractent au contact de son corps translucide, produisant des reflets multicolores. Mais morte la méduse ne ressemble plus à rien, figée en une immobilité gélatineuse ridicule, sa transparence perdue n’étant pas sans rappeler l’état de la pupille d’un nonagénaire. Bref, cette véritable catastrophe humanitaire m’a fait monter les larmes aux yeux. D’où venaient-elles ? Peut-être qu’elles avaient fui un régime en guerre, la dictature d’une Atlantide méconnue, peut-être qu’elles appartenaient au Front de Libération des Méduses, un groupuscule révolutionnaire qui revendiquait la création d’un état indépendant, peut-être qu’elles appartenaient à une minorité ethnique au sein de la grande famille des méduses, une variété de méduses syriennes ou tutsi, que sais-je ? En tout cas, devant un tel afflux, je mesurai bien que l’État français ne pouvait pas, à lui seul, prendre à sa charge ce problème. En effet, je n’étais pas sans savoir que dans notre pays, il n’y avait déjà pas assez de travail pour les méduses natives, la preuve étant les récents chiffres du ministère des Aquariums faisant état d’un taux d’occupation des bassins déjà au-delà des normes sanitaires. Non, décidément, la réponse devait se trouver au niveau européen ; il suffisait que chaque pays accepte d’accueillir un nombre plus grand de méduses et il y aurait de la place pour tout le monde. En même temps on n’allait pas pouvoir accueillir toutes les méduses qui quittent leur pays pour un oui pour un non, sous le seul prétexte de vouloir vivre en paix chez nous, alors que justement si on vit en paix chez nous, c’est justement parce qu’on n’est pas trop submergés par des individus de races inférieures qui font rien qu’à nous faire culpabiliser et viennent jusque dans nos bras pour patati et patata.
J’en étais là de mes pensées quand un individu de couleur chatoyante et chapeau de paille vint me proposer un chichi que j’échangeai contre une pièce de deux euros sans en faire, moi, de chichis, en laissant là les pauvres méduses échouées, et en espérant que les grandes marées hivernales nous débarrasseraient promptement de ces cadavres indésirables.
Jean-Marc Vareille




