
Je voudrais juste bosser.
Par Popeye
Mon propriétaire me loue volontiers un appartement pour que je puisse y travailler en attendant de concrétiser un gros projet professionnel. Il semble aux normes pour mon activité qui accueille du public. Aubaine, car pas question de défigurer l’appartement avec des travaux. Ça va donc être rapide, je vais pouvoir bientôt commencer !
Bientôt ? Ah ah ah ! Mais vous n’êtes pas encore passé par la maison des fous* Monsieur !
(Début juin) Mon conseiller à la création d’activité m’oriente vers conseille M. Ding à la DDCSPP afin de connaître les normes pour recevoir du public.
(Lundi, semaine 1) Les normes ? Non ce n’est pas nous, c’est le SDIS.
(Le SDIS) Je ne sais pas, je me renseigne et je vous rappelle.
(Mardi) Il vous faut déposer un permis de construire.
– Mais je ne veux justement pas faire de travaux !
– C’est comme ça. Votre mairie vous dira quel dossier il faut remplir.
(La mairie) Je ne sais pas du tout, nous on ne fait que boîte aux lettres : on réceptionne les dossiers et on les transmet. Appelez Mme Dong à la DDT pour savoir.
(Jeudi, avant elle était en réunions) Non, ce n’est pas un permis de construire qu’il vous faut ! Mais ce n’est pas moi qui m’occupe de ça, appelez M.Dang.
(Lundi, semaine 2, idem) Ohla oui c’est compliqué ! M’en parlez pas, c’est complètement fou. Mais si vous voulez je passe voir votre local pour vérifier. Demandez d’abord à la CCI si vous ne pouvez pas être exonéré de toute cette paperasse.
Mon contact à la CCI est en formation toute la semaine. J’en profite pour chercher moi-même sur le net les formulaires nécessaires, je trouve le cerfa 13404*03 mais on parle aussi du 13824*03. L’un fait 4 pages, l’autre…19 !
(Lundi, semaine 3) Verdict de la CCI : pas d’exonération, c’est réservé aux professionnels de santé.
Je rappelle le gentil M.Dang de la DDT pour qu’il passe du coup.
(Jeudi) Oui, vous ajoutez une rampe d’accès à l’entrée et vous serez bon. Pas besoin de sanitaires aux normes puisque vos séances ne dureront jamais plus de 3 heures. Faites votre dossier, y a une commission début juillet, avec un peu de chance vous passez.
Alléluia. Tout me paraît si simple d’un seul coup !
Ah ah ah ! Jusqu’à ce que je démarre le dossier. Nom, adresse, SIRET… fastoche ! Plan de situation… les doigts dans le nez ! Situation juridique du terrain… Hein ? Rappel à la mairie :
(Jeudi) Mme Doung : Mais enfin Monsieur, c’est pas ce dossier qu’il faut faire. Mais enfin Monsieur, faut pas faire comme ça. (Continuez Madame, j’adore être méprisé). Ah juste cette question-là ? Faites un mail à l’adjoint à l’urbanisme. (Ah bon finalement il n’était pas nécessaire de me prendre de haut ?)
En attendant la réponse de l’urbanisme, je continue. Pas de construction, pas de travaux, donc je ne remplis pas ce cadre-là, ni celui-là. Dater, signer… fini ! Mais quand même je n’ai pas parlé du local, des normes… Bizarre. Je rappelle la mairie.
(Vendredi) C’est vrai que c’est bizarre. Vous devriez appeler le SDIS.
Oh punaise, ça commence à tourner en rond là, le SDIS, je les ai déjà eus.
– Mais comment ça Monsieur ? Mais c’est le boulot de votre mairie de vous dire quoi remplir !
– Oui bon ben là ils ne savent pas, vous pouvez me répondre ? En plus je vous ai déjà appelés, et votre collègue n’a pas non plus su me renseigner correctement.
– Qui c’était ?
– Peu importe, je ne suis pas là pour balancer. Je veux juste savoir quel formulaire je dois remplir et comment.
– Mais enfin Monsieur, votre mairie doit vous le dire !
Là je craque. Trois semaines dans la maison des fous, c’est usant. Je lui explique que je veux juste pouvoir bosser Monsieur, et que là, le ton de sa réponse qui me prend de haut, c’est juste insupportable, que peut-être que lui il comprend, il sait, mais que moi non, que personne ne semble savoir, que j’ai déjà eu 7 interlocuteurs depuis 3 semaines et que j’ai juste besoin de remplir les bons dossiers pour pouvoir tra-va-iller !
Il me propose un rendez-vous le lundi suivant pour m’aider à faire ma « notice de sécurité ». Tiens, un nouveau truc en plus.
(Lundi, semaine 4) Je vois le bout des dossiers. De retour chez moi, je remplis les deux cerfa, celui pour l’urbanisme et celui pour la commission sécurité – accessibilité, j’imprime tout, plus les pièces justificatives en x exemplaires. Et je me pointe fier de moi à la mairie pour déposer mes 53 pages de dossiers (et dire que je ne fais aucuns travaux !). La secrétaire de mairie m’apprend… qu’elle va tout devoir scanner à l’Agglo ! J’ai ri, parce que j’étais devenu fou. Sinon j’aurais pleuré non ?!
(Jeudi, semaine 5) L’Agglo me contacte, parce que je n’ai pas rempli les cadres 4 et 5. Normal Madame, je ne fais ni travaux ni construction. Ah ben alors je vais vous faciliter les démarches, faites un courrier à votre mairie pour annuler le dossier d’urbanisme (celui de 19 pages, évidemment !).
Depuis, la commission de juillet est passée, ça sera donc pour août…
(10 août, un appel) Bonjour Monsieur, je suis de la DDT, je reprends votre dossier, qui passera à la commission de septembre parce qu’il n’y en a pas en août. Vous pourriez tout me réexpliquer ? J’inspire, j’expire, je réexplique, il lui manque des dimensions, il vient. Et me dit qu’il faudra aussi mettre une bande rugueuse au sol pour les aveugles, parce que vous comprenez, si un aveugle vient seul ici en voiture, il faut qu’il puisse aller jusqu’à la porte. UN AVEUGLE QUI VIENDRAIT JUSQU’ICI SEUL EN VOITURE ?!!! Il aura fait un crochet par Lourdes alors sûrement !
Y a-t-il un pilote dans l’avion ?
Ça vous a paru long ? Moi aussi. Et encore, pour vous j’ai essayé de faire de l’humour.
Aucun de mes interlocuteurs n’a semblé être, ni savoir qui était l’entité censée connaître les formulaires nécessaires. Aucun n’a semblé capable de savoir comment les remplir. Certains essayent de dissimuler leur ignorance sous une grosse couche de pouvoir. D’autres au contraire vont tenter d’aider, proposer une rencontre, de remettre de l’humain là où il paraît ne plus y en avoir. Chouette. Mais tous ont ce point commun de connaître leur partie, pas la globalité. Et l’entrepreneur, lui, a besoin de cette globalité. Au cours de cette aventure, je me suis dit à plusieurs reprises que certains entrepreneurs avaient dû laisser tomber, que moi j’étais persévérant, que je ne me laissais pas faire, mais celui qui est un peu fragile, ou pas soutenu ?
Des normes oui mais jusqu’où ?
De l’accessibilité pour les personnes handicapées ? Un grand oui ! Mais mettre au même niveau le grand supermarché qui reçoit 6 000 personnes par jour et la petite structure qui va en recevoir 5, on perd le bon sens. Les normes de sécurité, elles, répondent à des besoins dictées par chaque accident survenu ici ou là. On se protège donc de tout, même de l’invraisemblable. On a désormais atteint un niveau d’exigence fou. Et l’on s’étonne que les entrepreneurs partent à l’étranger. J’ai longtemps voulu résister à la morosité critique du système français. Je garde mon courage, mon positivisme, mais je ne peux plus faire l’autruche : on se tire une balle dans le pied.
L’aberration dans l’aberration
La notice de sécurité. Si j’anonymise mon article au maximum, c’est bien pour protéger ce Monsieur qui m’a aidée à la faire… DANS L’ILLÉGALITÉ ! Oui, illégalité. Car cette notice indispensable est tellement complexe qu’un quidam comme vous et moi, loin d’être bête, débrouillard, cultivé, connecté ne pourrait la réaliser correctement seul. Mais il est défendu aux fonctionnaires de nous aider ! Ceux qui le font se voient… sanctionnés ! Des entreprises privées se développent donc pour rédiger ces notices de sécurité, moyennant plusieurs centaines d’euros. Et qui monte ces business ? D’anciens pompiers à la retraite ! L’État français leur fournit donc une pension de retraite et l’occasion de se faire du blé grâce à ses propres aberrations ! A la décharge de quelques-uns, certains ne font payer que les grosses entreprises qui ont les moyens et aident gratuitement les petits entrepreneurs. Ouf, encore un peu d’humanité.
- « Les 12 travaux d’Astérix », vous vous rappelez ?
Glossaire
DDCSPP : Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations
SDIS : Service départemental d’incendie et de secours
DDT : Direction départementale du travail
CCI : Chambre de commerce et d’industrie
Popeye




