
En fin d’après-midi, Elsa la fermière, paysanne de son état, (au sens le plus noble du terme : « homme ou femme du paysage »), rendant visite à son troupeau, constata qu’il manquait une bête à l’appel.
Son regard avisé ne tarda pas à distinguer, près du ruisseau en contre-bas, à l’abri d’un bosquet, de l’autre côté de la petite passerelle de bois, le corps immobile de sa belle bovine. Sa position était surprenante, les pattes arrières ainsi que son arrière-train, à la manière d’une grenouille, gisait à plat et ne bougeait pas alors que l’avant, resté droit, semblait s’agiter. La paysanne s’approchant en formulant des mots, sorte d’incantation, pour rassurer la vache blessée, constata avec stupeur que l’échine de celle-ci était sanguinolente. De plus, après examen approfondi, elle remarqua des marques de violence sur la région vulvaire et de ses alentours.
Dépitée devant un tel spectacle, elle dépêcha son vétérinaire qui, toutes affaires cessantes, se précipita au chevet de la blessée. Son diagnostic fut sans appel, il n’y a rien à faire, vertèbres brisées, il faut la faire abattre rapidement si on veut limiter la perte. Ces derniers mots furent prononcés, comme un talisman, pour consoler la paysanne qui ne s’en remettait pas.
Il continua en formulant des hypothèses sur la cause de l’accident. La première émise fut un accident de saillie avec le taureau du troupeau. Cependant, les probabilités restaient très minces. En effet, les deux bêtes étaient de corpulences équivalentes compte tenu de leur genre et, leur anatomie adaptée à l’acte sexuel, ne pouvaient provoquer de telles blessures, à moins de s’adonner à certaines positions du kamasutra, ce qui n’est pas, admettons-le, le propre des espèces bovines…
L’autre hypothèse, la plus probable, serait le viol par un cerf solitaire, peut-être éconduit par son harem ou par un rival. En pleine excitation, le mâle cervidé, de belle taille, s’en serait pris à la vache avec une certaine violence, à moins qu’il ne soit sénile au point de confondre une biche avec une belle vache. C’est cette hypothèse qu’on retiendra car cela semble arriver de temps à autres d’après les vétos et l’abattoir a confirmé qu’il n’était pas si rare de voir de pareils cas. Pourtant, on ne mena pas l’enquête plus loin, en effet, Elsa avait d’autres chats à fouetter, de plus, il est peu probable que la gendarmerie ne se déplaça pour ça…
Soucieuse de ne pas faire souffrir l’animal pendant son transport jusqu’à l’abattoir, se posait la question du comment faire ? Un jeune voisin venu à la rescousse proposa une solution. Elsa valida un plan risqué mais faisable. On approvisionna le chantier en matériel lourd : un tractopelle et un camion débâchable. Toujours sous l’œil vigilant et les incantations d’Elsa, le tractopelle se mit en place, on sangla la bête aux griffes du godet en prenant soin de ne la tordre en tous sens. Puis, avec la minutie d’un horloger, on leva la lourde charge. Sans un meuglement, sans une agitation, on la fit traverser le ruisseau, ensuite, du pré jusqu’au camion sans incident. C’est là que les affaires se corsaient car il fallait élever l’animal au dessus des ridelles et redescendre en aveugle de l’autre côté. La vache, pour la première fois et la dernière fois de sa vie s’envoya en l’air…, après le grave outrage qu’elle avait subi, c’était la moindre des choses…
Ainsi s’achève cette histoire, Elsa accompagna sa bête jusqu’à l’ultime sacrifice, s’assurant que le personnel de l’abattoir l’ait prit en charge avec attention. Elle se réfugia dans le camion au moment du coup de grâce, car après tant d’émotions, il lui était difficile de le supporter. Elle s’en retourna le cœur gros, non sans avoir, auparavant, remercié les personnes qui l’avaient assistée et aidée, pour leur délicatesse, leur professionnalisme et leur absence de brutalité.
r. h-g, d’après le récit d’Elsa




