
Pour parler de ce qui s’est passé et de l’avenir !
Après la minute de silence sur laquelle nous reviendrons, l’institution scolaire s’est retrouvée propulsée au cœur des préoccupations et des injonctions. La ministre de l’Éducation nationale se presse d’annoncer une « grande mobilisation pour les valeurs de la République » et entreprend de consulter tous azimuts, tout en rappelant aux enseignants que « la République a confié à l’école, dès son origine, la mission de former des citoyens, de transmettre les valeurs fondamentales de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité »… toutes choses dont elle n’est elle-même pas garante !
Le Premier ministre, qui ne voulait pas être en reste, a déploré « que, dans certains établissements, collèges ou lycées, on ne puisse pas enseigner ce qu’est la Shoah », rejoint par un chœur de représentants politiques s’alarmant des « failles » de l’école républicaine.
Et voici l’École qui se retrouve investie d’une responsabilité qui ne lui avait vraisemblablement pas échappé… mais à laquelle elle semble ne plus pouvoir échapper…
Le parti pris sous-jacent à toutes ces interventions et interprétations est bien que les enseignants ne sont pas forcément prêts à BIEN réagir face aux « énergumènes » qu’ils ont pourtant en face d’eux chaque jour !… Mais, quand on se penche sur les réactions qu’ils ont pu avoir et dont ils ont fait part (pas aux forces de l’ordre s’entend !), on constate qu’ils ont décidé bien souvent de faire comme d’habitude. Ils ont improvisé ou élaboré (sous-entendu préparé en amont) des échanges, un partage de réactions, d’émotions… en gardant « le souci commun de s’arrimer au contexte spécifique de la relation pédagogique telle qu’elle s’est tissée au cours des mois passés. Qui est toujours une relation humaine, traversée d’affects, de sentiments, dont les fils sont toujours à reprendre, obstinément. Après que le travail ait commencé, il continue. À l’indicatif résolument. Comme le présent de notre histoire. » 1
Éduquer c’est prendre un risque… celui d’entrer dans une relation qui nous dévoile et, dans la situation induite par les assassinats perpétrés chez Charlie Hebdo, de se retrouver à nu, saisi par les émotions. « Le partage, quand il a lieu, naît de cette rencontre là : des êtres humains qui balbutient ensemble des incertitudes. » 1
Mais ce que réclament la République et ses représentants, ce sont des certitudes, des injonctions à la fraternité et à la compassion, comme si les valeurs de la République avaient un effet magique d’uniformisation et d’intégration. Il faut que la raison prenne le pas sur l’émotion et qu’elle produise des réactions « adaptées » et « acceptables »… il faut rappeler « à l’ordre raisonné des adolescents atteints par l’épidémie de la contestation antirépublicaine ». 2
Ce à quoi on assiste est une leçon de morale, où la référence aux supposées « valeurs de la république » tient une place de choix. On retrouve dans la lettre ministérielle une formulation qui tourne à l’incantation : « L’école éduque à la liberté (…), l’école éduque à l’égalité et à la fraternité (…), l’école doit plus que jamais porter l’idéal de la République. » Certes, on pourrait être d’accord avec cela, mais on ne peut s’empêcher de constater que les politiques usent et abusent d’autant plus de ces formules qu’ils sont peu garants du respect et de la défense des « valeurs de la République ». Celles-ci auraient sans doute plus de poids si l’on pouvait les vivre au quotidien, dans la société comme à l’école. « La République tant prisée des discours officiels serait vraisemblablement plus à même de jouer son rôle de cohésion, de solidarité, plus légitime également, en travaillant à mettre ses actes en conformité avec ses principes affichés. La République « forte » demande quand même autre chose qu’un claquement de doigt ou qu’un mouvement du menton. » 3
Patriote et disciplinée, c’est ainsi que le ministère de l’Éducation Nationale rêve la jeunesse… personnellement, en tant que mère et enseignante, je la rêve porteuse d’altérité, d’humanité et spontanée !
- 1 L’école, Charlie et les autres : entrer dans la boîte noire des classes – Dossier présenté par Laurence De Cock et Vincent Casanova. Avec les contributions majoritairement des collègues du collectif Aggiornamento, mais aussi de APSES et de Questions de classes.
- 2 La pédagogie de l’urgence ne libère que de l’écume – Aggiornamento, Laurence De Cock – Médiapart.
- 3 Une minute de silence à l’école et c’est tout ? – Bernard Girard. Enseignant en collège.





